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En menant des recherches sur le passé de sa grand-mère, la jeune dessinatrice allemande Barbara Yelin, Prix Artémisia 2015, retranscrit dans Irmina la vie d’une Allemande sous le IIIème Reich. Un portrait sans concession d’une femme qui renonça par faiblesse à ses idéaux.
En tombant sur de vieilles lettres de sa grand-mère, Barbara Yelin découvre l’histoire d’amour éphémère entre son aïeule et un jeune étudiant noir boursier à Oxford, lors de son séjour en Angleterre dans les années 1930. L’histoire connaît un rebondissement inattendu, car à la fin des années 1980, l’ancien amant devenu depuis Gouverneur de la Barbade, son pays d’origine, invite Irmina à lui rendre visite. Ce dénouement met en perspective la vie de cette jeune Allemande, qui de retour d’Angleterre, s’est laissée couler dans l’histoire du IIIème Reich, en se résignant à épouser un architecte, lieutenant dans la SS. Veuve de guerre, Irmina élèvera seule ses deux enfants.

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De la difficulté de recevoir une femme, blanche qui plus est, dans une chambre universitaire dans les années 30.

Barbara Yelin plonge dans cet héritage, difficile à assumer au regard de l’Histoire, en dépassant l’affection naturelle qu’elle pourrait entretenir avec son personnage. Pour reconstituer cette vie, elle se renseigne sur le quotidien des Allemands pendant les années noires du nazisme. Alexander Korb, professeur d’Histoire à l’université de Leicester et spécialiste de la question la guide et rédige la postface du livre, qui éclaire encore le sujet. Dans ce texte, l’historien explique clairement la nécessité de faire parler « cette génération muette », pour comprendre les motivations de ceux qui soutenaient le régime, et leur silence issu d’ « un processus de refoulement, qui se produisit simultanément aux événements qu’il fallait refouler, conduisit bien davantage à un mutisme pratiquement insurmontable ». Barbara Yelin prend en compte tous ces éléments dans son livre, en matérialisant le silence de sa grand-mère par une éclipse d’une trentaine d’année entre la deuxième et la troisième partie. Le dessin sombre aux traits vifs, où seule l’aquarelle semble illuminer la destinée gris pâle, accompagne la narration d’une vie ratée à cause de choix individuels, librement consentis et acceptés.
Les faits n’excusent rien, et c’est la force de ce livre, Prix Artémisia 2015, qui fait prendre conscience de la responsabilité à l’échelle individuelle dans une société criminelle. La trajectoire d’Irmina démontre sa compromission, un portrait encore renforcé par le paradoxe de la jeune fille qui s’amourachait d’un amant noir. Irmina l’idéaliste, la féministe avec ses rêves d’indépendance, devient la mère au foyer nazie, portée par les ambitions de son mari, coupable et complaisante vis-à-vis du régime. Un formidable roman graphique qui à travers une vie ordinaire s’offre en miroir de tout un peuple.

Irmina. Barbara Yelin (scénario et dessin). ACTES SUD – l’An 2. 284 pages. 26 €.

Les 5 premières pages

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