L’Exode du Louvre ou l’art de résister aux nazis

Avec L’Exode du Louvre, Gradimir Smudja s’empare d’un épisode fascinant de l’histoire culturelle française : l’évacuation des collections du Louvre à l’aube de la Seconde Guerre mondiale. Si certains partis pris narratifs et graphiques peuvent dérouter, ils rappellent que l’auteur ne vise pas la reconstitution historique pure. Ce premier volume pose ainsi les bases d’un récit qui mêle histoire et fiction. Au regard des enjeux esquissés dans cette première partie, le second tome pourrait se révéler particulièrement intéressant, tant les perspectives ouvertes par le scénario apparaissent nombreuses et stimulantes*.
L’Exode du Louvre est, en apparence, une bande dessinée consacrée à l’évacuation des trésors du célèbre musée parisien vers, entre autres lieux, le château de Chambord. Mais derrière cette histoire patrimoniale se cache surtout un vibrant hommage à Jacques Jaujard, directeur des Musées nationaux et de l’École du Louvre, figure essentielle de la sauvegarde des collections françaises durant la Seconde Guerre mondiale.

Ces dernières années, les œuvres traitant du rapport entre l’art et la guerre se sont multipliées, à l’image de La 3e Kamera, Deux filles nues ou encore Putzi. Pourtant, L’Exode du Louvre dépasse largement le simple récit de la préservation d’un patrimoine menacé et de l’art. La bande dessinée met en lumière le parcours exceptionnel d’un homme dont l’action a largement dépassé le cadre de la conservation muséale. On peut d’ailleurs regretter que certains aspects de sa personnalité et de son engagement n’aient pas été davantage développés tant le personnage se révèle fascinant. Médaillé de la résistance, grand chevalier de la légion d’honneur… il est des Hommes qui marquent l’histoire par les décisions prises.
Dès 1938, alors que l’Anschluss et la Nuit de Cristal annoncent des bouleversements à venir, Jacques Jaujard comprend que les collections du Louvre ne sont plus en sécurité. Bien avant le déclenchement officiel du conflit, il imagine et organise un vaste plan d’évacuation destiné à protéger les œuvres des bombardements comme des convoitises nazies, incarnées à juste titre dans l’album par Hermann Göring.

Le récit débute le 14 juillet 1939 et rappelle avec justesse l’importance internationale du Louvre et de ses chefs-d’œuvre. Très vite, cependant, l’insouciance laisse place à l’urgence. Homme discret, méfiant, marqué par son expérience et son époque, Jacques Jaujard parvient à fédérer autour de lui un réseau impressionnant de conservateurs, d’historiens, d’employés et de bénévoles. Car une telle opération exige une organisation sans faille, une logistique considérable et surtout des femmes et des hommes prêts à agir dans l’ombre.
Surnommé le « Buster Keaton du Louvre », Jacques Jaujard peut compter sur des personnalités telles que Lucie Mazauric, André Chamson ou encore Rose Valland, mais aussi sur des dizaines d’anonymes dont l’amour de l’art fut le véritable moteur. Comme le souligne l’un des dialogues de l’album : « C’est impressionnant de voir à quel point les moments de grand péril tels que celui-ci unissent les gens. »

La mise en place de listes secrètes, de codes d’identification, la « réquisition » de véhicules et l’évacuation de centaines d’œuvres donnent lieu à des séquences passionnantes qui illustrent l’ampleur de cette mission. Grâce à ces efforts, nombre de chefs-d’œuvre ont traversé la guerre et peuvent encore être admirés aujourd’hui.
Si le fond s’avère solide et intéressant, la forme laisse parfois plus perplexe. Le dessin souffre de quelques anachronismes et certaines planches apparaissent surchargées. La narration, quant à elle, se montre parfois extravagante au risque d’affaiblir la portée de certains moments.

Malgré ces réserves, L’Exode du Louvre demeure une lecture intéressante. En redonnant sa place à un héros discret de l’histoire française, l’album rappelle que la Résistance ne s’est pas uniquement jouée sur les champs de bataille, mais aussi dans les musées, les archives et les convois qui transportaient ce que la nation avait de plus précieux.
Reste désormais à voir ce que proposera le second tome. Abordera-t-il plus en détail les pressions exercées par le régime de Vichy, les tentatives de spoliation ou les enjeux politiques de la protection des collections ? Autant de pistes prometteuses pour approfondir un épisode méconnu de notre histoire culturelle. Car rappelons-le en chiffres, la spoliation des œuvres d’art par les nazis en France pendant l’Occupation fut massive, méthodique et ciblée, principalement contre les familles juives : environ 100 000 œuvres furent transférées en Allemagne. Grâce aux efforts de Rose Valland et des services français de récupération, 60 000 d’entre elles ont pu être retrouvées. Photos, témoignages, carnets de notes venus de tous horizons furent essentiels dans ce travail de mémoire et de justice. Aujourd’hui, 2 200 œuvres n’ont toujours pas été réclamées et sont confiées à la garde des musées nationaux français. Une loi a même été adoptée le 22 juillet 2023 pour faciliter la restitution des œuvres spoliées, y compris lorsqu’elles appartiennent aux collections publiques.
* : Il me semble utile ici d’évoquer un élément personnel qui éclaire l’origine de mon intérêt pour le sujet et ma lecture. Il y a quelques années, une conversation avec ma belle-mère m’apprit qu’elle avait connu René Huyghe et sa famille. Conservateur au Louvre et professeur à l’École du Louvre dans les années 1930 et 1940, René Huyghe est une figure dont le parcours mérite l’attention, notamment pour son implication dans la préservation du patrimoine artistique français durant la Seconde Guerre mondiale (le thème de cette BD). Cette découverte, aussi inattendue qu’intrigante, m’a conduit à approfondir mes connaissances à travers lectures, témoignages et documentaires. Au fil de ces recherches, ma curiosité n’a cessé de grandir. C’est donc avec un regard déjà informé, mais aussi avec l’attente de voir comment cette bande dessinée s’emparerait d’un tel sujet, que j’ai ouvert cet ouvrage.
L’Exode du Louvre. Gradimir Smudja (scénario, dessin et couleurs). Futuropolis. 80 pages. 19 euros.
Les onze premières planches :
-
Arnaud Dégremont-Bernet
-
Thierry Lemaire







