nungesserFred Bernard et Aseyn déroulent avec beaucoup de sensibilité le fil de la vie de Charles Nungesser, pilote émérite et tête brûlée. Un destin brisé, marqué par un goût permanent pour le risque. Une évocation touchante.

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Charles Nungesser aurait sans nul doute apprécié de passer à la postérité d’une autre manière. S’il est connu aujourd’hui du grand public, c’est en effet pour sa tentative manquée de traversée de l’Atlantique Nord sans escale de Paris à New York. Parti de l’aéroport du Bourget le 8 mai 1927 à bord de L’Oiseau blanc, le duo de pilotes formé de Charles Nungesser et de François Coli ne connaîtra jamais les honneurs d’une parade exubérante sur une avenue new-yorkaise (à l’inverse de Charles Lindbergh quelques jours plus tard). La trace de l’avion et des deux hommes disparaît au large des côtes irlandaises pour ne plus réapparaître. La déception de ne pas voir des pilotes français réussir pour la première fois l’exploit transatlantique marque la mémoire du public hexagonal. Le fait que Nungesser n’ait que 35 ans au moment du drame ajoute au mythe et circonscrit sa légende à cette tentative de record qui s’achève en tragédie. Mais si l’impact de la disparition du pilote est aussi fort, c’est dû au caractère quasi romanesque de sa participation à la Première Guerre mondiale. Passée au second plan avec les années, après avoir pourtant acquis une très grande popularité au moment des faits, elle est au centre de la narration du Nungesser de Fred Bernard et Aseyn. Mais pas seulement. Au-delà, l’album décrit toute la courte existence d’une force de la nature qui prend la vie à bras le corps, quitte à prendre des risques insensés.

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Pour donner un peu plus d’émotion à un récit déjà survitaminé par les prouesses stupéfiantes du héros, Fred Bernard choisit de confier le rôle de narratrice à une jeune femme. Bien que mariée à un homme dont elle refuse de divorcer, celle-ci est follement amoureuse de Charles, qui le lui rend bien en l’implorant régulièrement de quitter son mari. Leur relation clandestine, sensuelle et charnelle, est le fil rouge d’une vie engloutie avec un appétit féroce. A l’âge de 15 ans, Nungesser décide de partir au Brésil chez un de ses oncles. Naïf en affaires, il se fait rouler mais rebondit en tant que mécano, pilote de course puis pilote d’avion. Il est mûr pour la grande boucherie qui s’annonce. Fred Bernard le montre sûr de sa bonne étoile, lançant régulièrement un « ne t’en fais pas » rassurant à ses interlocuteurs. Et le pire dans cette histoire, c’est que ça marche. Il commence la guerre par un fait d’arme en volant le 3 septembre 1914 un véhicule allemand contenant des plans stratégiques cruciaux. Il obtient ainsi la faveur d’être versé dans l’aviation. La légende prend forme. Là où d’autres sont « seulement » courageux Nungesser est téméraire, aux limites de l’inconscience, ou plutôt de la trop grande confiance en soi. Mais ça passe. De justesse. Les accidents se multiplient mais Charles le séducteur semble increvable. Il collectionne les médailles, les victoires homologuées (43, qui le placent en troisième position du côté des As français, après René Fonck et Georges Guynemer) et les œillades des femmes. Chanceux ? Certainement. Mais la chance se provoque. Alors quand un jour elle n’est plus au rendez-vous, on a du mal à y croire et l’on referme l’album, troublé, avec l’impression qu’un ami vient de nous quitter.

Nungesser. Fred Bernard (scénario). Aseyn (dessin). Casterman. 152 pages. 23 €

Les 5 premières planches :

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