Ohio, La Belle rivière : les Amérindiens plongés malgré eux dans la guerre à venir entre Français et Anglais

L’Ohio, « La belle rivière » qui coule de l’Est vers l’Ouest, est un affluent important du cours supérieur du Mississippi, formant point de contact au XVIIIe siècle entre les implantations des royaumes de France et d’Angleterre en Amérique du Nord. C’est dans cet environnement de conflit colonial que Fred Duval et Brada placent le premier tome d’un triptyque intitulé Ohio, La Belle rivière. Largement centré sur la trajectoire d’une famille mohawk, le récit suit aussi la route d’un coureur des bois et dévoile petit à petit les liens qui unissent la famille amérindienne et le Français.
Ohio se situe au milieu du XVIIIe siècle, à l’époque du Dernier des Mohicans de James Fennimore Cooper, quand les royaumes de France et d’Angleterre se battent pour la possession de l’Amérique du Nord. Les Français essayent d’unir la vallée du Saint-Laurent à la Louisiane par le bassin du Mississippi; quand les Anglais dont les colonies bordées par l’Atlantique forment une ligne continue de l’Acadie à la Floride, veulent franchir les Appalaches et progresser vers l’Ouest.
Le cœur de l’histoire concerne Loup Blanc, un chasseur de la nation mohawk de la confédération iroquoise des Six nations, sa femme Loutre et leurs enfants. Un soir, le conseil de leur tribu prend position pour soutenir les Anglais dans la guerre qui s’annonce contre les Français. Celles et ceux qui ne veulent pas participer à la guerre peuvent partir vers l’Ouest se réfugier chez les Sénécas. Loup blanc et sa famille choisissent l’exil. En chemin vers le territoire des Sénécas, ils rencontrent Jacques de la Salle, ancien pirate devenu coureur des bois. Le Français gagne ses quartiers d’été après un passage dans un « poste de traite » (comptoir d’échanges commerciaux) pour vendre ses fourrures et prendre un peu de repos où il s’est heurte à une bande de Hurons qui lui reprochaient de les avoir volé. De la Salle fait route commune avec Loup blanc et sa famille. Au fil des conversations, un lien particulier apparaît entre le Français et le Mohawk.


A travers ces moments de vie, transparaît bien sûr les rapports entre les Amérindiens et les colons européens, complexes et variés suivant si l’on est soldat, agriculteur, marchand, ou coureur des bois. Mais aussi la situation géopolitique entre les différentes nations amérindiennes, dont les relations sont parfois très conflictuelles. Enfin, l’album montre les tensions grandissantes entre les troupes anglaises et françaises, prélude au conflit qui va opposer les deux grandes puissances européennes.

Les accrochages entre Français et Anglais qui se déroulent dans cet album sont en effet révélateurs de ce climat de tension entre puissances coloniales, qui va donner naissance à ce qu’on appellera plus tard la Guerre de Sept ans (1756 – 1763) et que l’on qualifie parfois de premier conflit mondial, puisque que même si la plupart des événements militaires se dérouleront en Europe, une part importante du conflit se passe sur des théâtres d’opérations coloniaux en Amérique et aux Indes. La carte ci-dessous montre la répartition géographique entre les deux puissances coloniales en Amérique du Nord, la puissance espagnole étant depuis le début du XVIIIe siècle, tributaire de la France. Celle-ci a quand même perdu une première manche en 1714 par le traité d’Utrecht (fin de la guerre de succession d’Espagne, 1701 – 1714) où elle a dû céder un certain nombre de territoires à l’Angleterre. Pour faire en sorte que ceci ne se reproduise pas, la France essaye de faire de ses possessions entre le Saint-Laurent et le delta du Mississippi, un seul ensemble homogène établi sur le bassin du fleuve et qui couperait les colonies anglaises du rivage atlantique de toute possibilité d’extension vers l’Ouest.

Comme le montrent très bien certains passages de l’album, la grande richesse de ces territoires nord-américains, ce sont les fourrures, surtout celle des castors qui est très utilisée en pelleterie (chapeaux en peau de castor).

À la page 9, un des deux guerriers qui accompagnent Loup blanc évoque les « six nations iroquoises ». En effet, depuis le milieu du XVIe siècle, cinq tribus se sont rassemblées en une confédération établie au sud du Saint-Laurent et des Grands Lacs (voir carte ci-dessous). Au XVIIe siècle, ces tribus ont été les ennemis principaux des colonisateurs français, qui se sont établis dans la vallée du Saint-Laurent (voir les tomes 2, 3 et 4 de Plume aux vents). Depuis 1722, elles ont été rejointes par une sixième tribu les Tuscaroras, d’où le nom de six nations ou Haudenosaunee, ce qui veut dire « peuples des longues maisons », à cause de la forme de leurs habitations (voir plus bas).

À la page 18 de l’album, l’Iroquoise Loutre enseigne à sa fille Cygne la légende des « trois sœurs » ou comment cultiver ensemble le maïs, les haricots et les courges pour que chaque plante aide les deux autres. Ainsi nous est montrée la situation des femmes (iroquoises) qui sont agricultrices, tandis que les hommes sont restés des chasseurs. Ceci est une représentation de la situation de «transition néolithique » de ces populations autochtones d’Amérique du Nord, qui sont à un tournant où cohabitent deux organisations de la société : chasseurs-cueilleurs et agricultrices.

Ci-après, dans Plume aux vents (t2 p23), on peut voir la même représentation, où d’un côté les femmes sont agricultrices et les hommes chasseurs.

Dans Ohio comme dans Plume aux vents, les villages sont représentés de la même façon : une palissade de bois entourant des « longues maisons », sorte de huttes allongées couvertes de panneaux d’écorce de bouleau. On remarquera que l’entrée du village est longitudinale par rapport à l’alignement de la palissade, sans doute pour des raisons de sécurité, car il n’y a pas de portes.
A la page 20, la réaction de Loutre pose question. En effet, comment une Indienne de la région des Grands Lacs pourrait-elle faire la différence entre les capacités maritimes respectives des Anglais et des Français ?

La présence d’un Jésuite dans l’histoire (dont on aura certainement plus de détails dans les albums suivants) permet de se pencher sur cette congrégation. Fondée en 1540 par Ignace de Loyola, un ancien soldat espagnol, la « compagnie de Jésus » est un ordre religieux masculin catholique, surtout destiné à combattre la Réforme protestante. Pour cela les Jésuites interviennent de deux manières. Tout d’abord, avec l’enseignement et des établissements dont la pédagogie moderne en fait rapidement les plus cotés du monde catholique. Ensuite, avec les missions dans les pays étrangers comme en Asie (en Chine et au Japon avec François-Xavier) et en Amérique du Nord, pour évangéliser les populations autochtones. Un des plus célèbres missionnaires est Jacques Marquette (1637 – 1685) qui découvre les sources du Mississippi (peinture du XIXe siècle, ci-dessous). Les Jésuites mettent également en avant la personnalité sainte d’une jeune Amérindienne d’origine iroquoise Kateri Tekakwitha (1656 – 1680), qui sera canonisée au XXe siècle (gravure anonyme du XIXe siècle, ci dessous).
Pour ce qui est du monde de la BD, nous avons dans cet album une présentation des problèmes politiques liés aux ambitions coloniales françaises avec un volet religieux (pages 16 et 17). Et dans Plume aux vents, de Cothias et Juillard les Jésuites sont souvent représentés (t4, p66) comme faisant partie des notabilités du Québec.

Dans la séquence introductive page 4, où les Iroquois découvrent une famille de colons massacrés, on est frappé de la similitude du graphisme de l’attitude des guerriers amérindiens vis-à-vis des habits européens : un guerrier iroquois essaye un grand chapeau de femme européenne avec le même ravissement qu’un guerrier cheyenne dans Bluebrerry, L’Homme au poing d’acier (page 15).


Petite remarque : dans cet opus, les détonations des fusils font « crack » (p7), comme Hugo Pratt dans Fort Wheeling (p80), alors qu’on est plutôt habitué à des fusils qui font « pan ». Comme quoi, les onomatopées ne sont pas rigoureusement identiques selon les cultures
En résumé, nous avons là un opus intéressant qui prend toute sa place dans la production importante de BD historiques sur cette période de la conquête du continent américain et des conflits entre Européens comme entre peuples autochtones.
Ohio, La Belle rivière Livre 1. Fred Duval (scénario). Brada (dessin). Jean-Paul Fernandez (couleurs). Delcourt. 56 pages. 15,95 euros.
Les dix premières planches :