Voltaire-couvC’est l’un des plus beaux esprits du siècle des Lumières qui a inspiré la plume et les crayons de Clément Oubrerie dans son dernier album. En attendant les combats magnifiques du héraut de la tolérance ou le séjour chez Frédéric de Prusse, l’auteur s’empare de la jeunesse du sieur Arouet et nous livre une chronique aussi documentée que trépidante. Adulé sur ses vieux jours, panthéonisé dès 1791, Voltaire mérite qu’on découvre la genèse de son œuvre, et plus généralement comment vivaient les gens de lettres au temps du privilège royal d’imprimer.

Est-il incongru de penser qu’une part importante du succès de Voltaire est à rechercher dans sa prime jeunesse ? À la mort de Louis XIV, la Régence de Philippe d’Orléans a au moins pour effet de déchirer le voile morbide qui recouvrait le royaume de France depuis le sinistre hiver 1709. Dans le cœur et l’esprit d’un jeune homme de 20 ans, pétri de culture gréco-latine et de littérature classique, cette période a pu avoir le parfum d’une énième renaissance artistique, propice à l’éclosion de nouveaux talents. Dans cette évocation des jeunes années voltairiennes, Oubrerie nous montre que ce souffle de liberté coïncide aussi, pour l’auteur de Candide, avec des moments de doute, d’adversité et de fougueux élans amoureux.

Dès 1716, celui qui n’est encore que François-Marie Arouet donne déjà du fil à retordre à son bourgeois de père. Second fils d’une fratrie de trois enfants, il est moins épris de droit que d’humanités, ce qui contrarie fort les espoirs paternels de le voir prendre une charge de notaire. Cette divergence fondamentale de vue ne se résout pas même avec la mort du père Arouet, loin s’en faut. À la lecture du testament en 1722, Voltaire apprend le sort infâme qui lui a été réservé. Ne lui laissant aucun pécule, son père le condamne à vivre définitivement de sa plume… ou à envisager des rentrées d’argent subsidiaires en cas d’insuccès.

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Voltaire vomit sa haine du père mais n’entend pas devenir un tâcheron du verbe pour autant. Cette volonté de défier l’autorité paternelle est une clé de lecture des premières œuvres voltairiennes.

Bien qu’intimement persuadé d’être tout à la fois la réincarnation d’Homère, de Sophocle, de Virgile et de Racine, François-Marie connaît les affres de la création et alterne les triomphes et les bides. Œdipe, sa première pièce écrite en vers sur un sujet ressassé, jouée en novembre 1718, est un franc succès qui lui ouvre les portes des salons parisiens. Sa gloire naissante et son sens inné de la formule accroissent son
pouvoir de séduction. Ainsi, ses premières amours –essentiellement des actrices- sont bientôt remplacées par des femmes de haute lignée, qui vont chacune jouer un rôle important dans le parcours du jeune auteur. Avant la marquise de Bernières (qui organise fin 1723 une lecture en son château pour récolter des fonds et crédibiliser la Henriade*, troisième grande œuvre de Voltaire), celle par qui tout commence, la maréchale Jeanne Angélique de Villars, le subjugue par sa beauté et devient sa muse à la fin de 1718.

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La duchesse de Villars, muse et protectrice du tragédien en herbe. Ses conseils de prudence n’empêchent cependant pas l’impétueux Voltaire de clamer haut et fort et très tôt son déisme.

Louis XIV et Louis XV avaient la lettre de cachet facile. Oubrerie rappelle opportunément que cette pratique, qu’on peut juger discrétionnaire, fait partie de l’attirail de tout monarque absolu, y compris en période de régence. Conseillé par son principal ministre, le cardinal Dubois, Philippe d’Orléans ne s’en prive pas. Voltaire en fait les frais, puisqu’entre mai 1717 et avril 1718, il est embastillé (injustement sans doute) pour un écrit faisant l’apologie de la liberté. De ces onze mois de réclusion, il sort renforcé dans sa conviction de briller par la magie de son verbe. Mais pour publier la Henriade, une ode à la gloire d’Henri IV, Voltaire a besoin d’argent pour financer l’impression mais aussi de l’autorisation légale de diffusion. Ces deux étapes franchies, il reste à entreprendre le voyage à La Haye, où le libraire Charles Le Vier s’est engagé par contrat à tirer puis livrer mille exemplaires à Paris.

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Le privilège royal d’imprimer, qui suit ou précède parfois l’impression proprement dite de l’œuvre. Voltaire a choisi la librairie Le Vier, la meilleure d’Europe à l’époque.

Cet aller-retour à La Haye, effectué en la galante compagnie d’une éblouissante veuve de vingt-cinq ans, est enfin l’occasion pour Oubrerie d’évoquer la définitive émancipation intellectuelle du tragédien. Pour instruire la candide mademoiselle de Rupelmonde, Voltaire expose ses vues, ainsi que celles de Descartes, Leibniz et Malebranche, sur la création du monde par son grand Horloger. Son déisme s’affine à mesure que les explications de ses maîtres ne le satisfont plus entièrement. Cette expédition dans les Flandres fait étape à Bruxelles, pour une visite à Jean-Baptiste Rousseau, qui a encouragé le talent précoce de François-Marie Arouet qu’il considère comme son disciple. Mais grisé par ses premiers succès et la compagnie énamourée de sa jeune élève, Voltaire rompt cruellement avec son ancien maître et parachève sa mue. Celui qui n’envisageait son avenir littéraire qu’en référence à l’Antiquité et au Grand Siècle est désormais prêt à se parer des habits neufs du polémiste et du philosophe.

Nul besoin d’être un admirateur de Voltaire pour apprécier cet album retraçant ses jeunes années. Dans son scénario trépidant, Clément Oubrerie a su donner à son héros autant de tripes que de cervelle. Le damoiseau a en effet un caractère bien trempé et ses envies truculentes d’en découdre l’épée à la main sont avérées. Hormis les références anachroniques** à la bastonnade dont il est victime et à son admiration du modèle anglais, le lecteur a vraiment plaisir à le voir évoluer dans le décor du Paris de la Régence, seul ou en compagnie de ses amis Thieriot et Génonville. Émaillé de quelques fortes pensées (« le péché dépend des lois dictées par les obscurantistes à la mode », page 71), ce récit n’omet ni l’humour ni les beautés sensuelles qui mettent le tragédien sur son orbite, et qu’Oubrerie dessine divinement.
La fin de ce premier tome nous conduit au chevet du grand homme, au château de Maisons. Guéri d’une attaque de petite vérole en janvier 1724, il se sent désormais prêt à taquiner d’autres muses et à combattre les privilèges et autres préjugés que lui opposent certains clercs et quelques courtisans. Ces défenseurs de l’obscurantisme et plus généralement d’une organisation sociale devenue obsolète vont bientôt comprendre, sous les assauts de Voltaire et des philosophes, qu’ils ne sont plus intouchables.


* Entre ces deux pièces, Voltaire a commis Artémire en février 1720, pièce dans laquelle les ressorts utilisés dans Œdipe ne fonctionnent plus du tout. Ce bide retentissant, qui survient en même temps que sa désillusion sur l’héritage familial, pousse Voltaire à entrer dans les affaires en monnayant son carnet mondain fraichement constitué. C’est ainsi qu’il entre en contact avec le marquis de Bernières, puis sa charmante
épouse.

** Cette bastonnade est en effet la conclusion d’une altercation houleuse avec le chevalier de Rohan-Chabot à la Comédie-Française en janvier 1726. Quant à l’admiration éprouvée pour l’Angleterre, elle ne se forgera que lors du premier exil dans ce pays, décidé suite au contentieux l’ayant opposé à cet aristocrate de haut rang.


Voltaire amoureux T1. Clément Oubrerie (scénario, dessin et couleurs). Les Arènes BD. 108 pages. 20€

Les 5 premières planches :

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