Alessia Trivellone : « Réaliser une BD permet à mes étudiants de Master de vulgariser l’Histoire médiévale »

Alice09Alessia Trivellone est Maître de conférences en Histoire médiévale à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3 et responsable du Groupement d’Intérêt Scientifique « Hérésie, Pouvoirs et Sociétés » (HéPos). Elle propose à ses étudiants de Master 1 et 2 divers ateliers pour alimenter la réflexion sur la vulgarisation de l’Histoire médiévale. L’année dernière, est née – entre autres – une courte bande dessinée qui questionne les sources médiévales et plus précisément inquisitoriales. Retour avec Alessia Trivellone sur une expérience universitaire d’une grande originalité.

Lucie Bourhoven, Ibtissam Slimi, Zakariya Houzi et Lauriane Valdinoci, ils sont quatre étudiants à avoir planché en 2016-2017 sur la réalisation d’une bande dessinée dans le cadre du Master « Mondes médiévaux » de l’université Paul-Valéry Montpellier 3. Une bande dessinée didactique qui souligne les biais des procès-verbaux inquisitoriaux, et donc la transmission altérée de la réalité de l’époque. Une façon différente et originale pour les étudiants de vulgariser la recherche historique.

Cases d’Histoire : Comment est née l’idée de réaliser une bande dessinée au sein d’un enseignement universitaire ?

Alessia Trivellone : L’objectif de mon cours était de réfléchir à la vulgarisation de l’Histoire médiévale, et notamment de l’Histoire de l’hérésie. Afin de mieux ancrer la réflexion dans des cas concrets, j’ai demandé aux étudiants de réaliser un travail individuel ou en petits groupes : ils pouvaient réécrire des pages Wikipédia concernant l’hérésie médiévale, réaliser des vidéos-documentaires, créer (et éventuellement mettre en scène et jouer) de petites pièces de théâtre, faire des dessins humoristiques… Une étudiante qui préparait une licence d’arts plastiques en parallèle avec son master a eu l’idée de faire une bande dessinée et un groupe de travail s’est rapidement constitué autour de ce projet. Trois autres groupes ont décidé de tourner des vidéos, alors qu’un dernier groupe a diffusé un sondage via Facebook et en a analysé les résultats.

couverture BDPourquoi l’hérésie médiévale ?

Le sujet était imposé et tous les étudiants n’étaient pas d’emblée partants : ils trouvaient le sujet « difficile ». Il y avait toutefois plusieurs raisons concomitantes qui me poussaient à insister. Premièrement, le laboratoire de recherche dont je fais partie (le CEMM de Montpellier) est activement impliqué dans un projet interuniversitaire sur l’étude de l’hérésie médiévale appelé HéPoS : il était donc normal de faire participer les étudiants aux recherches de la « maison ». Deuxièmement, l’hérésie médiévale est un sujet de recherche intéressant à vulgariser, car elle suscite un engouement auprès du grand public, notamment dans la région Occitanie : le département de l’Aude, avec la création du label « Pays cathare », fait de l’Histoire de l’hérésie médiévale un de ses ressorts touristiques. Mais, et là c’est mon troisième point, cette histoire de l’hérésie est largement fantasmée.

Pour s’en convaincre, il suffit de penser qu’aucune des très nombreuses sources médiévales produites dans le Midi (qui comptent, entre autres, de milliers de textes provenant de l’Inquisition, ainsi que plusieurs textes relatant la croisade albigeoise) ne mentionne de cathares : pourtant, aujourd’hui, le label « Pays cathare » est un des ressorts touristiques majeurs du département de l’Aude ! C’est là l’histoire d’une construction séculaire. On sait aujourd’hui que la croisade contre les Albigeois a été lancée pour des raisons politiques : l’hérésie, largement inventée au Moyen Âge, a été un prétexte utilisé par le pape et le roi de France pour attaquer le puissant comté de Toulouse. Les historiens
des XIXe et XXe siècles ont pris toutefois au pied de la lettre les sources médiévales produites par les adversaires du comte ; de plus, à partir du milieu du XIXe siècle, des historiens ont cru pouvoir identifier les « Albigeois » du Midi avec des « cathares », des hérétiques cités par des sources en Italie et dans l’Empire, mais dont la réelle existence n’est pas certaine non plus. Est née ainsi, au XIX e siècle, la légende du « Pays cathare », désormais utilisée comme un label commercial et touristique : les châteaux qui aujourd’hui attirent des foules de visiteurs appartenaient en réalité aux vassaux et aux hommes fidèles au comte de Toulouse, qui ont combattu les représentants du roi et les inquisiteurs pontificaux et ont pour cela été accusés d’hérésie. Il y a donc urgence à vulgariser les résultats des recherches récentes sur l’invention de l’hérésie, encore largement ignorés du grand public.


 

Vidéo sur l’invention des Cathares, réalisée par Rémi Plotard et Sylvain Helft, dans le cadre d’un cours-atelier de Master 2 dirigé par Alessia Trivellone.


En quoi cette bande dessinée s’est-elle avérée un outil plus efficace que d’autres pour illustrer cette Histoire ?

Cette bande dessinée véhicule de manière simple et efficace un concept primordial pour l’étude de l’hérésie, et qui est encore débattu chez les historiens professionnels. En fait, il faut savoir que nous n’avons pas de sources provenant des hérétiques eux-mêmes, si on excepte trois manuscrits des XIIIe-XIVe siècles, dont l’origine hérétique n’a d’ailleurs pas encore été confirmée. Pour décrire l’hérésie, les historiens utilisent des sources provenant des persécuteurs des hérétiques. Les procès-verbaux recueillant les dépositions des témoins dans les interrogatoires menés pas les inquisiteurs sont encore une source largement utilisée. Or, comme le montre la bande dessinée, ces témoignages sont extorqués sous la pression psychologique et parfois sous la torture physique ! Il s’agit à l’évidence de témoignages non fiables pour reconstruire l’hérésie, mais plusieurs historiens et auteurs de livre de vulgarisation, faute de mieux, font feu de tout bois et continuent à leur donner du crédit. Au mieux essaient-ils de choisir la part de vraisemblable présente dans ces sources, une opération extrêmement périlleuse.

La bande dessinée créée par les étudiants a permis de mettre en scène de manière efficace les principaux problèmes épistémologiques liés à l’utilisation d’une source inquisitoriale. En s’identifiant à Alice, la protagoniste de l’intrigue qui remonte le temps jusqu’au Moyen Âge, le lecteur peut véritablement « regarder » la manière dont les procès-verbaux inquisitoriaux étaient fabriqués et mesurer les biais existants dans ces textes. Revenus au présent, Alice et le lecteur auront pris le recul nécessaire sur ces sources. C’est ce qu’Alice montre dans sa soutenance de thèse.

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La page 6.

Mais Alice sauve, en la ramenant avec elle, Lombarde, l’hérétique condamnée au bûcher. Cette interférence entre le présent et le passé n’est-elle pas gênante au sein d’une bande dessinée qui entend sensibiliser le public sur une approche plus rigoureuse des sources ?

En effet, les étudiants ont imaginé sauver Lombarde du bûcher. C’est un détail inattendu qui m’a beaucoup surprise, et je dois dire beaucoup touchée, à la première lecture de la bande dessinée. Les étudiants se sont probablement sentis proches de cette accusée. Or, cela illustre encore parfaitement un autre aspect du rapport de l’historien à l’Histoire, à savoir ce lien empathique que tout historien noue avec les personnages qui forment son objet d’étude, et auxquels il s’identifie, le plus souvent inconsciemment. Les historiens de l’hérésie ne font pas exception et s’identifient aux hérétiques. Les spécialistes qui défendent la fiabilité des sources inquisitoriales réagissent ainsi parfois durement lorsqu’on met en doute la véracité de ces procès-verbaux. Comme le remarque avec finesse l’historien anglais John Arnold, ils trouvent difficile de reconnaître que ces textes ne nous rapportent pas la « voix » des « hérétiques », qu’ils identifient avec des gens modestes, et d’avouer que celle-ci est perdue à jamais[1].

Les historiens plus critiques envers ces sources, parmi lesquels je me range, souhaitent aussi rendre justice à ces victimes, mais d’une autre manière, en rétablissant une sorte de « vérité » historique. Comme l’écrit Robert I. Moore dans son dernier livre sur l’hérésie, « nier les mythes, ce n’est pas nier l’existence des victimes elles-mêmes ou leur sort effroyable. Bien au contraire, la seule réparation que nous puissions offrir à leur mémoire consiste à essayer de parvenir à une meilleure compréhension de ce pourquoi elles sont mortes »[2]. Les deux approches sont mues, en plus d’un but scientifique, par un objectif éthique, ce qui explique sans doute aussi, entre autres, les violents affrontements entre historiens sur ces sujets ces dernières années. La réalisation de la bande dessinée, avec la possibilité qu’elle a donnée de mélanger présent et passé, a donc fait ressortir « naturellement » un aspect épistémologique de grande importance qui n’était pas attendu au départ.

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La page 7.

Lombarde a-t-elle vraiment existé ? La reconstruction du tribunal est-elle fiable ?

La bande dessinée est librement inspirée des procès-verbaux conservés des interrogatoires que l’inquisiteur frère Ferrer a menés auprès des habitants de Montségur entre 1244 et 1247, édités par Jean Duvernoy : c’est le livre qu’Alice commence à consulter lorsqu’elle est dans la bibliothèque. Une « Lombarde, fille de Bérenger de Lavelanet », est effectivement interrogée par frère Ferrer à Montségur et avoue avoir côtoyé et « adoré » des parfaits et des parfaites [3]. Rien n’est dit sur son âge, mais il est possible qu’elle soit effectivement jeune car elle ne semble pas mariée ‒ sa sœur Bernarde, interrogée aussi, est dite « épouse d’Imbert », en plus de « fille de Bérenger de Lavelanet » ‒ et nous savons par ailleurs que des enfants de dix ans ont aussi été entendus dans le même procès. On ne sait pas non plus si Lombarde a encouru le bûcher à l’issue du procès comme une grande partie des accusés : les sources nous disent que plus de deux cents personnes périrent de cette manière sur les ordres de l’inquisiteur, mais les chiffres donnés dans les sources médiévales doivent toujours être considérés avec une grande précaution. De même, le rite dont le juge l’accuse, à savoir d’avoir embrassé un malade trois fois sur la bouche et « de travers », est inventé par les auteurs de la bande dessinée : ils se sont amusés à singer les rites que les inquisiteurs attribuaient aux hérétiques et leur faisaient avouer. Il me semble que ces inventions n’enlèvent rien à la force de l’idée de fond de la bande dessinée, car, si celle-ci ne suit pas à la lettre le procès-verbal de Lombarde ou ne reproduit pas parfaitement les rites attribués aux hérétiques, les dynamiques de l’interrogatoire et les mécanismes qui mènent à la fabrication de la source sont parfaitement respectés.

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La page 8.

Envisagez-vous de continuer à utiliser les BD dans vos cours ?

Oui. Je compte tout d’abord conseiller la lecture de cette bande dessinée sur l’Inquisition aux étudiants de licence, pour les sensibiliser au rapport de l’historien à ses sources. Je suis sûre qu’elle sera plus efficace qu’un cours magistral ! Cette année, je vais aussi animer un nouvel atelier thématique sur la vulgarisation de l’Histoire médiévale. De fait, l’Histoire médiévale regorge de lieux communs : on pense généralement que le Moyen Âge est une époque d’obscurantisme et d’oppression et on oublie par exemple qu’il voit la disparition de l’esclavage. On imagine l’époque médiévale comme une période de régression économique alors qu’à partir de la fin du IXe siècle l’humanité et la Chrétienté occidentale connaissent le plus spectaculaire essor démographique connu depuis le Néolithique. On célèbre les grandes découvertes de la Renaissance et on oublie qu’elles ne sont que la continuation de l’expansion que l’Occident connaît depuis le XIe siècle ! Pour ne pas parler de nombreux mythes concernant les barbares, les rapports entre chrétiens et musulmans, etc. Les sujets à vulgariser de manière plus juste ne manquent donc pas : réaliser une bande dessinée permettra aux étudiants de master de mieux s’approprier ces dynamiques et de les diffuser de manière efficace.


[1] John H. Arnold, « The Historian as Inquisitor : The Ethics of Interrogating Subaltern Voices », dans Rethinking History, 2 : 3, 1998, p. 379-386 : p. 381 : « how can we avoid colonizing the subaltern voice, whilst also avoiding the snare of dissolving the Subject once more into silence ? », qui peut être traduit ainsi : « comment éviter d’interférer avec la voix des plus modestes, tout en évitant le piège qui consiste à replonger une fois de plus l’individu dans le silence ? ».

[2] Robert I. Moore, Hérétiques ! Résistances et répression dans l’Occident médiéval, Paris, Belin, 2017 [première édition anglaise : The War on Heresy, Londres, Profile books, 2012], p. 43.

[3] Le dossier de Montségur. Interrogatoires d’Inquisition, 1242-1247, textes traduits, annotés et présentés par Jean Duvernoy, Toulouse, Pérégrinateur, 1998, p. 58-59.


Les 5 premières planches :

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