ChoixcouvPour les adeptes de la presse people, l’histoire d’amour entre Edward VIII d’Angleterre et la belle Américaine Wallis Simpson incarne une apothéose du romantisme. Dans Le choix du Roi, Jean-Claude Bartoll et Aurélien Morinière détruisent ce mythe à l’artillerie lourde. En resituant d’abord cette idylle dans son pesant contexte européen, puis en dressant les portraits sans concession des protagonistes, les auteurs livrent une tout autre version des prémices du règne d’Edward. Ce tome inaugural, Première trahison, pose une question grave mais passionnante : y avait-il des reflets bruns sur l’Union Jack en 1936 ? 

Le 20 janvier 1936, à la mort de son père, le prince de Galles Edward accède au trône. Il va alors sur ses 41 ans. Ses nombreuses admiratrices disent de lui qu’il mène une vie de dandy. Ses rares amis, dont Churchill, lui accordent leur confiance. Ses détracteurs, dont feu son propre père, trouvent ses mœurs dissolues et s’inquiètent de son arrivée au pouvoir. George V aurait nettement préféré confier les destinées du pays et de l’empire à son fils cadet Albert (le futur George VI, le roi bègue). Mais la règle protocolaire est ainsi érigée : le prince de Galles sera le prochain roi, dans un style plus moderne toutefois. Il se veut proche du peuple, entend s’immiscer davantage dans les affaires publiques. Surtout, il entretient depuis 1934 une liaison de plus en plus officielle avec une femme mariée à un courtier installé à Londres, Ernest Simpson. Et il n’a aucunement l’intention d’y mettre un terme, bien au contraire.

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Lors des funérailles de feu George V, l’insatiable Wallis Simpson est présentée par son mari à Joachim Von Ribbentrop, attaché à l’ambassade d’Allemagne sous le regard éperdu mais lointain de son royal amant. A-t-elle déjà une idée en tête ?

C’est à travers le regard de Nadège de Pontlevoy, embauchée au service de Mrs Simpson au tournant de 1936, que Bartoll a bâti le scénario de ce premier volet. Cette fonction de domestique vaudra à la jeune femme de pénétrer l’intimité de celle qui peut se targuer de devenir la maîtresse du futur Roi de Grande-Bretagne et d’Irlande avec l’assentiment de son époux ! Mais Wallis Simpson n’est déjà plus à cela près… Née hors mariage en 1895, orpheline très tôt, elle épouse en premières noces un officier de marine états-unien vaguement espion et surtout alcoolique, qui l’initie à certaines techniques orientales dans les bordels de Hong Kong. La légende lui prête aussi, pendant cette période, une liaison avec le comte Ciano, déjà gendre de Mussolini. Est-elle une femme blessée par la vie et en quête de revanche perpétuelle ou une demi-mondaine seulement attirée par le luxe ? Prend-elle un malin plaisir à séduire puis dominer les hommes grâce à sa fascinante beauté ? A-t-elle seulement des convictions politiques ? Bartoll, quant à lui, a tranché. Il en fait une intrigante œuvrant à ses propres intérêts… et bientôt plus encore.

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Edward tourne le dos aux représentants de l’URSS mais tombe dans les bras de son cousin Charles-Edouard de Saxe-Cobourg-Gotha*. Le noir paraît plus seyant sur certains uniformes que sur des costumes classiques…

Si ce premier tome se focalise sur le personnage de Wallis Simpson, il ambitionne bel et bien de raconter comment l’année 1936 aurait pu plomber l’histoire de la couronne britannique pour des décennies. C’est l’occasion de rappeler qu’avant de devenir la « grand-mère de l’Europe » (surnom faisant référence à sa nombreuse descendance puis aux unions princières qui ont suivi), la reine Victoria a épousé en 1840 un prince allemand, Albert de Saxe-Cobourg-Gotha. On connaît les liens qui unissent les familles royale anglaise et impériale russe. On oublie parfois que des liens aussi proches existent entre les branches anglaise et allemande des Saxe-Cobourg-Gotha, et d’une façon générale le fort courant germanophile qui anime l’aristocratie anglaise – Edward en tête. La diplomatie nazie, à la manœuvre depuis 1933, aurait tort de ne pas exploiter cet élan de sympathie pro-allemande, en axant notamment ses efforts sur la haine partagée des communistes. La question de la remilitarisation de la Rhénanie offre bientôt un terrain d’expérimentation idéal.

Il convient cependant de préciser que lorsqu’éclate cette crise en mars 1936, le premier ministre Stanley Baldwin n’a pas eu l’attitude suggérée par les besoins du scénario, à savoir une opposition franche à l’Allemagne et un soutien appuyé à la France. Mais cela permet de charger davantage encore le roi germanophile et sa maîtresse sous influence. La belle Wallis Simpson a visiblement inspiré Aurélien Morinière, qui ne se lasse pas de dévoiler ses atouts. Un détail, cependant : Joachim Von Ribbentrop lui fait perdre la tête au point qu’elle le trouve irrésistible dans son uniforme des S.A. alors qu’il n’a jamais porté d’autre uniforme que celui des SS dans lesquels il a le grade de Standartenführer dès 1933.

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Wallis en plein shooting… mais ces photos prendront la direction de l’ambassade d’Allemagne à Londres.

Dans ce premier temps du court règne d’Edward VIII, les recrutements actif et passif des futurs duc et duchesse de Windsor comme agents du IIIe Reich laissent planer le doute sur leurs intentions et leurs convictions initiales. Wallis succombe-t-elle sincèrement au charme du futur ministre des Affaires étrangères de Hitler ou se laisse-t-elle griser par son irrésistible pouvoir de séduction avant de perdre le contrôle de la situation ? Edward est-il ouvertement favorable à la dictature nazie qui prône la force contre l’URSS ? Cette ambigüité accroît le suspense et se prolonge jusque dans le titre choisi par les auteurs : de quel choix du Roi et de quelle trahison sommes-nous les témoins en ce printemps 1936 ?

Quoi qu’il en soit, l’été suivant s’annonce sous les meilleurs auspices pour le Führer : il se prépare à parader lors des Jeux olympiques de Berlin, honorés par la venue du Roi de Grande-Bretagne et d’Irlande tandis qu’à Londres, dans le lit de sa Majesté, il a placé une envoûtante espionne prête à devenir une zélée collaboratrice.


*: étonnant personnage que ce Charles-Edouard de Saxe-Cobourg-Gotha. Par ses ascendances victoriennes, il se retrouve apparenté aux familles royales anglaise, allemande et russe. Dépossédé de ses titres de noblesse au Royaume-Uni et par la république de Weimar en 1919, il se rapproche du NSDAP dès 1924 et en devient membre en 1935. Il est nommé président de la Croix-Rouge allemande en 1933, ce qui ne l’empêche pas de participer au programme Aktion T4 sur l’extermination de malades mentaux et handicapés. Il survit à la déroute nazie en 1945, et restera très proche de son cousin Edward jusqu’à sa mort en 1954.


Le Choix du roi T1 Première trahison. Jean-Claude Bertoll (scénario). Aurélien Morinière (dessin et couleurs). Glénat. 48 pages. 13,90 €

Les 5 premières planches :

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