JeannecouvAvec Vercingétorix, Saint-Louis ou Philippe II Auguste, Jeanne d’Arc incarne ces figures tutélaires qui auraient  forgé l’épopée nationale, accréditant ainsi les racines d’une France plus que millénaire. Parmi l’avalanche d’œuvres* qu’elle a inspirées, le dernier album de Jérôme Le Gris et Ignacio Noé, placé sous la caution universitaire de Murielle Gaude-Ferragu, ne serait-il qu’une biographie de plus ? Pas si sûr…  Son scénario rappelle les données factuelles de la chevauchée (février 1429 – mai 1431) et surtout le traitement politique de l’épisode johannique par Charles VII, jusqu’au procès en réhabilitation de 1455. Un scénario documenté, un parti-pris esthétique original : deux bonnes raisons au moins de retrouver Jeanne d’Arc, grande figure autant que symbole de l’Histoire de France.

La polémique récente autour de l’authenticité de l’anneau de Jeanne d’Arc prouve la force d’attraction du personnage, bientôt six siècles après ses exploits. Cette fois encore, la dimension symbolique – et un tantinet commerciale- l’a emporté sur les considérations purement historiques. Et si l’on revenait aux faits ? Dans leur dernier album paru quelques jours après la cérémonie du retour de l’objet en France, Jérôme Le Gris et Ignacio Noé, sous la houlette de Murielle Gaude-Ferragu n’ont qu’un seul credo : raconter la vie de Jeanne d’Arc, non pour y dénicher çà ou là des indices de sa sainteté, mais pour tenter de montrer comment une accumulation de faits singuliers à un moment propice a pu conférer à une jeune fille d’obscure extraction une stature héroïque.

Pour ancrer Jeanne dans l’Histoire, Le Gris a eu l’excellente idée de baser son scénario sur un fait capital, échappant au champ chronologique de l’épopée, donc assez méconnu : le procès en réhabilitation ouvert en 1455 à Rouen sur ordre de Charles VII et qui s’achève le 7 juillet 1456. Or il n’est pas inutile d’en rappeler les principales motivations et les principales conclusions. Le dauphin, porté à bout de bras sur le trône de France par une jeune femme ayant défié les règles et les mœurs de son époque, entend lever la condamnation pour hérésie qui lui valut d’être brûlée vive. Non qu’il veuille rendre à la Pucelle une forme de pureté originelle, mais surtout parce qu’il entend donner à son règne des origines irréprochables. Les Anglais ont eu besoin de diaboliser Jeanne, Charles VII avait seulement besoin de lever l’anathème, pas d’en faire une sainte (elle ne sera canonisée qu’en 1920). Elle demeure néanmoins un être d’exception, pour qui Charles VII éprouve une compassion sincère, mais qu’il n’hésite pas à sacrifier sur l’autel de la politique de réconciliation nationale avec les Bourguignons. L’autre réussite de cet album est un rééquilibrage intéressant des rôles principaux : « démythification » de Jeanne, ramenée à son échelle humaine et sensible, et élévation de Charles VII dans la sphère politique.

Pages 36 et 37 : Jeanne et Charles VII en désaccord sur la stratégie à court terme en 1430

Comme le dit le scénariste**, il suffit parfois de répondre à des questions simples pour lever des zones d’ombre, en piochant tout simplement dans les archives documentaires, abondantes grâce aux minutes des deux procès johanniques.

Qui est vraiment cette femme hors du commun ? Son enfance est marquée par les exactions anglo-bourguignonnes sur Domrémy et la châtellenie de Vaucouleurs entre 1423 et 1428. Pieuse sans être dévote, elle prie pour que cesse la guerre et son cortège de malheurs. Comment s’étonner que Jeanne prenne, consciemment ou non, le parti des Armagnacs et du Dauphin ? Jeanne est aussi imprégnée des croyances de son milieu et de son temps, elle se dit porteuse d’un message, elle est endurante à la souffrance physique. Mais son cas n’est pas si extraordinaire : d’autres femmes mystiques, voire des prophétesses, furent admises à la cour de Charles VI, telle Jeanne-Marie de Maillé en 1395. Enfin, Jeanne combat à cheval, en armure, épée à la main. Sans doute protégée par ses compagnons d’armes –Dunois, d’Alençon, La Hire, Xaintrailles, qu’elle a galvanisés par sa détermination à vaincre les Anglais, Jeanne inaugure en mai 1429 à Orléans une série de victoires militaires où le facteur psychologique a certainement beaucoup compté.

Ignacio Noé, assez libre dans son dessin puisqu’aucun portrait contemporain de Jeanne n’existe, l’a imaginé brune aux yeux sombres. Peut-être a-t-il légèrement arrangé sa coiffure, un peu éloignée du modèle tonsuré qui prévalait à l’époque pour les garçons (rappelons que Jeanne s’est lancée dans son aventure grimée en homme pour accroître sa sécurité). Il la fait évoluer dans un univers aux couleurs saturées, proches de l’enluminure. Les scènes âpres de combat restituent bien la violence impitoyable des affrontements. Cette Jeanne de chair et de sang pleure de joie ou de déception, sourit béatement à la vue des étendards fleurdelisés, aime passionnément mais chastement le dauphin, hait les Anglais qu’elle veut bouter hors de France. Elle vit, sa mission et sa foi chevillées au corps, sans invoquer l’impérieux message de ses voix à la moindre contrariété.

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Page 17 : Jeanne subit les examens de rigueur pour être admise au rang de prophétesse.
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Page 20 : Jeanne la guerrière a galvanisé ses troupes, sa bannière flotte sur Orléans. La reconquête du royaume est enfin réamorcée.

La collection « Ils ont fait l’Histoire » ne pouvait esquiver Jeanne d’Arc. Cette douzième biographie dessinée est une excellente entrée en matière pour qui voudra découvrir l’un des personnages clés de l’Histoire nationale, en cela qu’elle contribue grandement à la victoire finale de 1453, donc à une première libération du territoire de France. Entrelacer l’épopée johannique et l’œuvre politique plus large de Charles VII est une initiative très pertinente. Sans verser dans le mysticisme ni dans le culte patriotique***, la façon dont Le Gris et Noé mènent leur récit rend bien plus hommage à Jeanne d’Arc que bon nombre d’hagiographies nationalistes ou doctrinaires.


* : Les exploits guerriers et la figure sainte de Jeanne d’Arc ont beaucoup inspiré le 9e art. Pour ne citer que les plus récentes parutions, évoquons l’osé Jehanne de Paul Gillon (deux tomes publiés en 1993 et 1997 chez l’Echo des Savanes / Albin-Michel), le féministe Moi Jeanne d’Arc de Valérie Mangin et Jeanne Puchol (publié en 2012 chez Dupuis), le décapant Jeanne la Pucelle de Fabrice Hadjadj et Jean-François Cellier (deux tomes publiés en 2012 et 204, un 3e à paraître aux éditions Soleil). Ajoutons à cette brochette 1431, l’homme qui trahit Jeanne d’Arc, de Corbeyran et Horne (one shot dans la collection L’homme de l’année publié en 2013 chez Delcourt). Et ce n’est sans doute pas fini…

** : interview du scénariste par William Blanc mise en ligne le 25 avril 2016, http://www.him-mag.com/jeanne_darc_en_bd_frequence_medievale/

*** : Le dossier pédagogique en fin d’album, réalisé par Murielle Gaude-Ferragu, fait le point sur les dernières connaissances et se range sans équivoque sous les bannières de Colette Beaune (Jeanne d’Arc, Perrin, 2004) et de Philippe Contamine (et Olivier Blazy, Jeanne d’Arc, Histoire et dictionnaire, collection Bouquins, Robert Laffont, 2012).


Jeanne d’Arc. Jérôme Le Gris (scénario). Ignacio Noé (dessin et couleurs). Murielle Gaude-Ferragu (conseillère scientifique). Glénat. 56 pages. 14,50€

Les 5 premières planches :

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