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Le Cabaret Voltaire : Dada fait sa révolution artistique à Zurich en 1916

Bien que relativement éphémère, le mouvement dada eut une postérité artistique exceptionnelle. Avec Le Cabaret Voltaire, José-Louis Bocquet et Kent explorent les conditions de son apparition, en retournant où tout a commencé, dans une petite salle de spectacle zurichoise, en 1916.

Malgré la centaine de manifestes Dada publiés, définir le dadaïsme n’est pas chose facile. En effet, comment expliquer en quelques pages la destruction des langages, la rupture avec l’ordre établi ? Revenir à la genèse est plus aisé pour saisir les contours de cette entreprise, des prémices jusqu’aux premiers désaccords. José-Louis Bocquet dans son scénario aborde la fondation et la fortune du Cabaret Voltaire. Actif de février à juillet 1916 dans un des quartiers les plus mal famés de Zurich, ce lieu devient le laboratoire de ce qui est à l’origine de l’art du XXe et du XXIe siècle, qui inscrit le « non-art dans l’art », invitant à revoir les catégories esthétiques et le sens du beau.

Le dessin et la couleur de Kent viennent supporter le narratif. Les ombres bleues et un dessin plutôt « réaliste » de la normalité laissent place aux couleurs et aux dessins plus expressifs des moments Dada. Ce roman graphique met en lumière le parcours d’Emmy Hennings et Hugo Ball ainsi que de plusieurs artistes réunis par les mêmes envies artistiques et les mêmes convictions politiques. Nous avons fait le choix ici de ne pas présenter en profondeur les artistes croisés dans le livre, car ils possèdent des notices biographiques et une bibliographie particulièrement étayées.

Crédit : Bocquet / Kent / Delcourt

Contexte Helvète

Le traité de Vienne de 1815 déclare la neutralité perpétuelle de la Suisse et l’inviolabilité de son territoire. Ce territoire, coincé entre des pays belligérants de la Triple-Alliance (Allemagne, Italie, Empire austro-hongrois) et de la Triple-Entente (la France), va être central pour bien des raisons. Tout d’abord, la Suisse va se préparer au conflit et à la défense de son territoire. Le pays va mobiliser 220 000 soldats en 1914 et consolider ses frontières, comme en témoignent, par exemple, les fortifications de Morat*. La confédération helvétique va ensuite soigner sa dimension humanitaire, en accueillant des blessés de guerre de tous camps, notamment au travers de la Croix-Rouge, fondée en 1863 à Genève. En organisant également des convois de matériel et de denrées à destination de pays ravagés par les conflits, comme pour la Serbie en 1916, et en étant une terre d’asile. Enfin, la Suisse devient une plaque tournante de l’espionnage durant cette période. En recrutant de nombreux Suisses, les puissances belligérantes mettent en péril la neutralité du pays, les Allemands allant jusqu’à en engager certains pour des opérations de sabotage. En tout, ce sont plus de 150 affaires qui sont consignées, engendrant la suspicion des autorités à l’encontre des
étrangers.

C’est ce statut de pays neutre qui va attirer une population d’artistes et de politiques engagés contre la guerre, la Suisse étant relativement permissive sur les opinions exprimées tant qu’elles ne critiquent pas l’État helvète. Les membres du groupe Dada, majoritairement germanophones, vont se diriger naturellement vers Zurich. Il n’est en effet pas étonnant que ce groupe à portée internationaliste se complaise dans ce carrefour migratoire historique, capitale économique du pays, densément peuplée par une population multiculturelle.

Crédit : Bocquet / Kent / Delcourt

Dada antimilitariste

Le mouvement Dada se constitue avant tout en opposition à la Première Guerre mondiale, les artistes étant profondément antimilitaristes**. Le nom « Cabaret Voltaire », en référence au philosophe des Lumières, vient porter en étendard cette pensée. Pour de nombreuses raisons, présentées dans le volume, les artistes prennent l’écrivain et philosophe français comme figure tutélaire. Nous pouvons en citer une supplémentaire. En 1771, dans ses Questions sur l’Encyclopédie, il écrit : « De toutes les guerres, celle de Spartacus est la plus juste, et peut-être la seule juste. » C’est également cette dimension qui est célébrée par les Dada.

Ils tiennent les institutions bourgeoises, politiques, juridiques, culturelles et éducatives pour responsables de ce désastre. Le mouvement est proche, dans ce sens, de la pensée socialiste ; on voit d’ailleurs Emmy Hennings et Hugo Ball lire le « manifeste de Zimmerwald » lors d’une soirée au Pantagruel, local qui deviendra le Cabaret Voltaire (Planches 66-67). Organisée en septembre 1915, après l’échec de la Deuxième Internationale, la conférence avait pour but de rallier les fidèles socialistes et syndicalistes autour de l’anti-guerre. Cette influence marxiste est soulignée particulièrement lorsqu’en fin de volume Tristan Tzara et Lénine s’affrontent autour d’une partie d’échecs. C’est en effet à Zurich que Lénine, Karl Radek et Gregori Zinoviev vont en partie théoriser et préparer la révolution de 1917.

Crédit : Bocquet / Kent / Delcourt


La portée internationaliste de cette entreprise artistique va également dans ce sens : si tous les codes sont abolis, chacun peut s’approprier le dadaïsme. Ce vecteur de fraternité humaine va s’étendre, dès 1917, à l’international, en Europe et aux USA notamment. Les dadaïstes ne vont pas utiliser les armes ou les traités politiques, ils choisissent plutôt la gaieté, la trivialité, les sottises, les onomatopées comme idées subversives face au capitalisme guerrier.

Ces artistes qui portent l’héritage de Rimbaud, d’Apollinaire, de Kandinsky et des symbolistes, mêlant les médiums et les genres, ont galvanisé les avant-gardes du siècle dernier. Dans son scénario, Bocquet nous montre comment Emmy Hennings et Hugo Ball vont faire du Cabaret Voltaire une expérience mémorable. Grâce à leur expérience des cabarets allemands et parisiens d’avant-guerre, ils vont réussir à monter en quelques semaines un lieu de spectacle à leur image. Ils vont habiller cette taverne d’œuvres de Hans Arp ou Sophie Taeuber, créant les soirs de représentations une atmosphère inhérente au dadaïsme, où ces se mélange les sons, les effluves d’alcool, des performances déconcertantes. Par voie de presse et grâce à des imprimeurs sensibles à leur démarche, la pensée Dada se matérialise à travers des affiches, des catalogues, une version papier du Cabaret… L’important est de laisser une trace écrite.

Crédit : Bocquet / Kent / Delcourt


Ce volume fait la part belle aux personnalités féminines de Dada, notamment Emmy qui, de par sa beauté et ses chansons, envoûte le cabaret. L’auteur n’occulte pas ses côtés plus sombres et confidentiels, notamment celui de sa dépendance à la morphine et sa maternité.
La lecture est agréable et se fait d’une traite, les quelques mois passent rapidement à travers des références précises, des moments clés et des épisodes humains plus prosaïques.

Crédit : Bocquet / Kent / Delcourt

* : Destinées à protéger le plateau Suisse, notamment la ville de Berne, d’une attaque venant du nord. En 1914, ce sont 16000 soldats qui y sont mobilisés, c’est la principale ligne de défense du pays pour la Première Guerre mondiale.

** : Il ne faut pas confondre antimilitariste et pacifisme. « L’antimilitarisme est centré sur une lutte contre l’armée, contre sa présence dans la société et contre ce qu’elle fait subir au peuple. Mais est-ce qu’on peut être antimilitariste sans être pacifiste ? Oui, tout à fait, parce qu’on peut être antimilitariste en considérant que l’armée telle qu’elle était, et ça a été le cas dans l’histoire, est une armée d’oppression, une armée au service des élites capitalistes, au service d’un régime oppressif, et qu’une armée populaire serait, dans le fond, une solution parce qu’elle ne ferait que des bonnes guerres. On peut accepter un certain nombre de guerres quand elles sont menées pour des causes justes dans des conditions que l’on considère comme acceptables. » Nicolas Offenstadt, dans le podcast de France Culture Questions du soir : l’idée.


Le Cabaret Voltaire. José-Louis Bocquet (scénario). Kent (dessin et couleurs). Delcourt. 224 pages. 26,99 euros.


Les dix premières planches :

  • Mathieu Darrieutort
  • Thierry Lemaire
4.3
Envoi
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