PRHSTR, quatre saisons pour parcourir la Préhistoire

PRHSTR, de Sébastien Conard, artiste graphique belge trilingue, est une bande dessinée intrigante : un récit de fiction qui s’étale sur quatre saisons d’une préhistoire crédible mais forcément inventée et dessinée en s’inspirant des graphismes de l’art rupestre. Pour nous en dire plus sur cette bande dessinée hors norme, l’auteur a répondu à nos questions.

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

Cases d’Histoire :  Bonjour Sébastien Conard, pouvez-vous vous présenter ? Quel a été votre parcours dans l’univers de la bande dessinée ?

Sébastien Conard : Salut ! Je suis un auteur et artiste graphique belge trilingue, actif dans les communautés linguistiques néerlandophone et francophone. J’ai surtout fait de la bande dessinée alternative, puis expérimentale et même dite conceptuelle ou spéculative, tout en développant au fil des décennies des œuvres graphiques libres et diverses, en solo ou en collaboration. J’ai par exemple initié et codirigé le collectif Imprimitiv pendant un bout de temps : on faisait des expos, des publications mêlant arts plastiques, critique, BD, mot, image, texte, etc (Entre autres le périodique Aambacht qui s’est limité à trois numéros). Mes premières BD ont été publiées dans un magazine flamand nommé Plots, mon premier one-shot Tous en quête a paru en 2008 chez Bries, puis j’ai continué avec des publications diverses, en album, livres d’artiste, contributions diverses dans des magazines ou en ligne.

J’ai assez vite développé (vers les années 2010) une pratique dite critique – dans le magazine culturel Rekto:Verso surtout – en passant par un doctorat ès arts sur le mot et l’image dans le roman graphique et les avant-gardes historiques, soutenu avec succès en 2016. J’ai continué à donner des cours à l’Académie Royale des Beaux-Arts de Gand (KASK) et puis à LUCA (Saint-Luc à Bruxelles, côté néerlandophone), où j’enseigne encore la BD (surtout la théorie, l’histoire de la BD et la pratique critique) avec un tas de collègues très divers et amusants – c’est une très bonne école pour s’initier à la BD contemporaine.

Un parcours à cheval sur plusieurs pistes, donc, assez éclaté par moment – mon postdoc récent déterre, par exemple, la notion de traces chez Derrida, Bloch et tutti quanti – mais un beau parcours tout de même pour un ancien étudiant en Histoire Moderne (Université de Gand et Pierre Mendès France à Grenoble) et Sciences Culturelles (Vrije Universiteit Bruxelles) qui a fait ses marques en BD et en art sur le tas, consolidant ses connaissances par les cours du soir ou se frottant avec ceux qui avaient fait l’Académie Royale des Beaux-Arts, et dont le premier job était chez un distributeur de BD alternatives à Leuven… je salue Bart Pinceel au passage !

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

Pouvez-vous nous expliquer le titre PRHSTR. Est-ce une référence à la série jeunesse FRNCK d’Olivier Bocquet et de Brice Cossu qui traite aussi du monde préhistorique ?

C’est avec le rouge aux joues que j’apprends l’existence de cette délicieuse BD que je ne connaissais pas et dont le titre ne m’a pas inspiré. Il faudra que je la lise un jour, surtout si ça traite de la préhistoire. PRHSTR, que beaucoup de lecteurs ne savent même pas prononcer (pas besoin d’ailleurs, dites ce que vous voulez), est évidemment le mot préhistoire, ou prehistorie en néerlandais, ou prehistory en anglais (et ainsi de suite), sans les voyelles pour faciliter une diffusion internationale, créer un peu de mystère (c’est quoi ce titre ?!), et rejoindre les possibles débuts linguistiques de notre espèce, balbutiant, soufflant, toussotant et bredouillant… Prrrt ! Prrrft ! Prhstrrr ! Prononcé sans la facilité des voyelles, le mot “prhstr” sonne comme un mot magique qu’on chuchote au coin d’un feu de camp dans une caverne glaciale. Tout au plus, le titre pourrait rappeler le film RRRrrrr !!! d’Alain Chabat, comme me l’avait indiqué mon éditeur, mais je ne l’ai pas (encore) vu. À croire qu’en pensant à la préhistoire, on rugit et ronronne tous !

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

PRHSTR est une œuvre sensible et originale. Pouvez-vous nous résumer le récit en nous indiquant à quelle époque il se déroule ? 

PRHSTR se déroule à la Préhistoire au sens large, dans une sorte d’amalgame onirique et voulu du Paléolithique, du Mésolithique et du Néolithique et même de l’Âge du Fer. On y rencontre une tribu qui survit dans un environnement hivernal, en chassant, cueillant, se racontant des histoires, en se réchauffant auprès du feu, dormant à même le sol de la grotte, etc. Très vite, le déroulement des saisons nous emmène dans des panoramas qui dévoilent des ziggourats et des pyramides, des scènes (parfois sanglantes) de conflits de masse et d’esclavage, etc. C’est le temps de la sédentarisation et des grandes civilisations antiques. L’amalgame est intentionnel, la fusion ou la contraction des époques distinctes assumée, et le clan n’est pas à prendre au pied de la lettre comme un groupe fixé à tel moment et telle date, mais comme une métaphore fluctuante de la vie en (petite) communauté, en tension et en conflit avec d’autres groupes parfois bien plus avancés, ou des rencontres individuelles intercommunautaires.

C’est une sorte de fantaisie raisonnée sur la Préhistoire, ou plutôt nos Préhistoires comme nous les avons stockées en nous, dans nos imaginaires modernes, et toujours réactivées au fil des situations actuelles. Le conflit y est central, comme il définit de nouveau notre temps actuel, peut-être bien plus que dans cette longue Préhistoire. Une des choses qui m’ont marqué en tant qu’étudiant en Histoire – j’avais d’abord rêvé de devenir archéologue – ce sont justement les disparités temporelles : il y a des Préhistoires différentes à divers moments et lieux de notre planète, des avancées et des retours en arrière (de peuples ayant développé l’écriture et ayant donc passé le cap de la Préhistoire à l’Histoire) et inversement.

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

En préface, Judith Vanistendael évoque « un groupe sans visage » et souligne que « l’on peut raconter de magnifiques histoires captivantes sans personnage principal spécifique, mais avec un groupe plus abstrait, complexe, comme force motrice ».  Êtes-vous d’accord avec cette assertion et pouvez-vous nous expliquer pourquoi vous avez voulu vous passer de personnage central pour vous concentrer sur la vie d’un clan ?

Ma collègue Judith, un peu la grande dame de la nouvelle bande dessinée flamande, a vu juste quant à cette possibilité de narrer (en BD) sans se polariser sur un ou plusieurs protagonistes fixes. Ce n’était pourtant pas l’enjeu conscient au moment où j’ai commencé en 2007 à échafauder PRHSTR. Puis le projet est passé au second plan et je ne l’ai repris qu’une dizaine d’années plus tard. Il avait néanmoins continué à mijoter sur le feu de mon imaginaire. Entre-temps, j’avais visité Lascaux, lu le livre de Georges Bataille* et des textes de Jean-Michel Geneste et Yves Coppens entre autres, vu le fabuleux Cave of Forgotten Dreams de Werner Herzog. Je m’étais aussi un peu penché sur les peintures rupestres San en Afrique du Sud et au Botswana. Dernièrement, l’archéologue Ann Van Baelen, avec qui j’ai présenté le livre au Musée Royal d’Art et d’Histoire à Bruxelles (en conversation avec Benoît Crucifix), m’a fait découvrir l’art pariétal qu’on commence à découvrir à Sulawesi (en français, les Célèbes).

Mais dès le début, mon but était d’écrire un livre autour d’un groupe qui, comme dans les peintures préhistoriques, n’est pas un groupe d’individus fixes : quand (assez rarement d’ailleurs) les peintures rupestres nous montrent des humains, ce sont toujours des ensembles assez aléatoires d’individus épars, avec parfois un chamane distinct. Le plus souvent, on voit évidemment des animaux, et à partir d’une certaine période, et surtout par le biais de petites sculptures, des figures féminines de fertilité. Rarement des hommes, mais surtout en groupe. Bref, les dessins préhistoriques ne nous montrent jamais les aventures de Marc, Rachid et Jessica contre le méchant Otruc. On voit un groupe indéfini de chasseurs ou de divers individus en passe d’entrer en contact avec l’Autre Monde, etc. J’ai donc voulu reprendre cet aspect-là, non-individuel, me basant sur un groupe fluctuant, dans une période pas plus définie : nos ancêtres ne se disaient pas « Tiens, on vient de passer du Mésolithique au Néolithique, là, non ? ».

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

Ce qui surprend, étonne et ravi dans PRHSTR, c’est le traitement graphique du récit. Expliquez-nous comment vous avez procédé, quelles techniques vous avez utilisées et quelles ont été vos sources d’inspiration (art pariétal néolithique, poteries néolithiques, …).

Ici aussi, c’est bien l’art rupestre de la Préhistoire qui m’a fortement inspiré et que j’ai voulu garder : j’ai voulu faire une BD comme si elle avait été dessinée par les gens qui s’étaient appliqués à Lascaux, Chauvet, Altamira, etc. Bien sûr, c’est bien loin de rejoindre la qualité de cet art ancestral, mais d’un autre côté, ce n’est que de la BD 🙂 Je veux dire, si c’était trop bien dessiné, ça aurait peut-être raté son effet un peu rudimentaire, brutal même – un aspect qui s’apparente, pour un certain art pariétal, à de la BD (on pense aux stick figures minimals – “bonhommes bâtons” – voir le superbe Origines de la Bande Dessinée de Thierry Smolderen**). Ni l’un ni l’autre ne sont foncièrement rustre ou barbare d’ailleurs, mais dans les deux cas une grande force peut jaillir d’un art parfois très contraint.

Bref, j’ai pris un malin plaisir à me contraindre au maximum à dessiner à la manière des artistes préhistoriques, donc surtout en profils, souvent sans beaucoup de détails, voire pas du tout, sans perspective fixe ou par perspectives entremêlées, etc. Les tons aussi sont évidemment inspirés par ce qu’on voit dans ces grottes et autres lieux préservés. J’ai surtout travaillé à la gouache et à l’aquarelle, rehaussé par petites touches au crayon conté ou au fusain, ce qui a été un défi pour mon éditeur afin d’assurer la photogravure et l’impression. Comme je développais au fil des années les quatre chapitres de l’album en saisons successives, mon approche changeait. Le chapitre de l’été est explosif et en panoramas, où je me suis laissé aller à des usages plus expérimentaux de la gouache et de l’encre, notamment. Le chapitre final, « L’Automne », est plus subtil et en tons et traits de bistre plus détaillés et contrôlés. J’y fais aussi usage d’un fond rosâtre, ou plutôt pêche, appliqué au pochoir.

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

Quelles ont été vos sources, pas seulement graphiques, pour construire le récit ?

Mise à part l’art préhistorique lui-même et la visite de Lascaux (3, je crois, juste avant sa fermeture), le documentaire de Werber Herzog, déjà cité plus haut, fut très inspirant. Puis nombre de documentaires sur Arte dont je me délecte généralement en prenant mon bain. J’adore m’immerger dans les nouvelles découvertes archéologiques, parfois très ennuyeuses pour le grand public. Puis des lectures assez diverses de textes sur l’archéologie, le plus souvent par des archéologues, mais donc aussi ce fameux et très inspirant livre de Georges Bataille, qui donne un bon coup de fouet aux idées qu’on peut se faire sur nos ancêtres et l’humanité tout entière, à défaut de ne pas toujours être juste scientifiquement parlant. Qu’importe, Bataille, mais aussi Freud et même l’Ancien Testament, sont des textes qui à certains moments ont eu effet de relief, disons, face aux images érodées qu’on se fait du passé. Et puis il y aussi le Carrier Bag Theory of Fiction de Ursula K. Leguin*** qui nous incite à ne pas forcément traiter les récits comme des histoires de chasseurs et de gibiers.

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

La postface de l’écoanthropologue Léa Guyon « Un barbare, vraiment ? » évoque le fait que la violence ou la non-violence des humains préhistoriques fait toujours débat dans la communauté scientifique. Avez-vous opté pour une vision de l’humain prêt à tuer pour assurer sa survie ou n’est-ce qu’un épisode parmi d’autres du récit ? Que pensez-vous du questionnement sur lequel travaille Léa Guyon ?

Dans PRHSTR, il y a en effet une répétition comico-tragique, et longuement traitée dans la littérature mondiale, d’un conflit entre deux groupes, deux clans, deux frères, deux parts d’une même famille, nation ou d’un seul et même individu. Pendant le long et lent développement de PRHSTR – il n’y avait pas de scénario fixe préliminaire, juste des idées et envies diverses, parfois par bribes de storyboard – cet aspect de conflit revenait constamment, donnant au récit comme son rythme interne (on le retrouve au deuxième chapitre qui comprend une petite querelle entre fille et garçon, un clin d’œil aux questions actuelles de genres et de binarité. D’ailleurs, le premier chapitre voit une (jeune) femme devenir chef du groupe après la disparition inattendue du précédent).

Au moment de finir le livre, j’ai entendu Léa Guyon sur Radio France, où elle expliquait que ses recherches en génétique paléontologique rectifiaient le cliché d’une Préhistoire forcément sanguinaire, pleine de conflits de masse. Pour faire bref, la recherche qu’elle a menée avec son équipe – mais il faut lire sa postface – explique les changements génétiques de notre espèce sans devoir passer par d’énormes hécatombes. Ce sont plutôt des changements de domination selon les sédentarisations qui expliquent certaines émergences génétiques plutôt que d’autres – ce qui ne va pas forcément sans conflit ou agressions, cela va de soi, je crois, mais ne nécessite pas des scènes de charniers comme on les connaît surtout depuis nos civilisations dites modernes.

Quant à moi, j’ai toujours été marqué par un documentaire que j’ai vu il y a longtemps, traitant des singes géladas quelque part sur les hauts plateaux éthiopiens, qui, structurés en grands groupes semi-nomades sous le joug d’un mâle alpha et son harem de femelles, pouvaient s’adonner à de surprenantes petites atrocités comme le meurtre des petits des femelles d’un mâle bêta par les femelles alpha justement. Pardonnez-moi cette explication anthropomorphisante, mais on est loin du mythe des bonobos qui baisent pour faire la paix plutôt que la guerre. Les deux modèles ne se contredisent pas d’ailleurs dans la longue histoire de l’homo sapiens, et on les retrouve dans PRHSTR !

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

Votre vision de la Préhistoire a-t-elle été modifiée par votre travail sur PRHSTR ?

Plutôt mon idée de l’humanité, qui avait évidemment déjà changé en lisant Masereel, Camus, Beckett, Elsschot, Krasznahorkai, Walser, Kafka, Angot, Leiris ou Lispector pour n’en nommer que quelques-un(e)s qui me viennent à l’esprit spontanément, et mes études d’Histoire (quoique moins), ou les films de Herzog, Fassbinder, Tarr, Rohmer, Haneke (que je n’aime pas tellement d’ailleurs) ou dans un tout autre rayon Dupieux – sorry, que des mecs ! Ajoutons First Cow de Reichardt ou Beau Travail de Denis pour un bon contraste. Cependant, mon idée de la Préhistoire s’est affinée au fil des lectures et documentaires déjà cités, et puis la superbe préface de Judith et la postface de Léa, qui mettent mon petit délire dessiné bien en tension ! Je ne peux plus imaginer le livre sans ces textes accompagnateurs. Judith fait aussi référence à des dessins rupestres plus tardifs, qui détaillent les visages humains, ce qui m’a tout de suite donné envie d’intégrer ça dans un prochain projet.

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

Pour conclure cet entretien pouvez-vous nous dire quels sont vos projets professionnels notamment en bande dessinée ?  

Pour l’instant, j’essaie de finir un projet plus conceptuel et expérimental, basé sur des reprises visuelles que j’ai faites à partir des dessins de perspectives du dessinateur hollandais Jan Vredeman de Vries, un chouchou des surréalistes, avec des textes que j’ai développés dernièrement en résidence artistique à la Maison d’écrivains Herman Teirlinck près de Bruxelles. C’est une sorte de récit sur une nouvelle épiphanie religieuse autour d’un personnage féminin évanescent, et qui finalement s’estompe comme toute religion, en somme. Mes dessins, en fait des décalques minimalistes des dessins baroques de De Vries, visualisent une sorte de futur proche déshumanisé, quasi dépeuplé, aseptisé, et qui ressemble étrangement à un tas de lieux publics et privés actuels. Bref, en tant qu’auteur je reste un tantinet histo-rien, j’entremêle les périodes et je télescope le futur par le biais du passé et inversement.

Depuis cet été, je m’engage lentement vers une sorte de suite à PRHSTR, où je compte reprendre le même mouvement créatif mais de façon plus étoffée et sur un temps historique plus large mais aussi plus varié géographiquement parlant. Aucune idée de ce que ça va donner mais le thème du conflit resurgit déjà dans mes premiers essais, de même que l’aspect disons comico-tragique et répétitif. J’espère être cette fois plus bref quant à la période de création.

Crédit : Conard / La Cinquième Couche

* : La Peinture préhistorique : Lascaux ou la naissance de l’art, Georges Bataille, Genève, Skira, 1955

** : Naissances de la bande dessinée : de William Hogarth à Winsor McCay, Thierry Smolderen, Bruxelles, Les Impressions nouvelles, 2009

*** La théorie de la Fiction-Panier, Ursula K. Le Guin, première traduction publiée par Aurélien Gabriel Cohen, dans la revue Terrestres (La revue des écologies radicales), 2018


Prhstr. Sébastien Conard (scénario, dessin et couleurs). La Cinquième Couche. 172 pages. 30 euros.


Les dix premières planches :

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