Wax paradoxe : tissu emblématique de l’Afrique ou leurre néocolonialiste ?

La journaliste Justine Sow, par ailleurs diplômée de l’école Saint-Luc de Bruxelles en bande dessinée, réalise avec Wax Paradoxe, un premier album sur ce tissu très prisé en Afrique de l’Ouest. Au-delà de la simple description d’un vêtement emblématique, l’autrice analyse les différents enjeux que cristallise le Wax. Ou quand l’histoire de la mode croise la sociologie et l’économie.
Tout commence par la couverture, avec un wax en rideau de fond et une robe dans ce fameux tissu. Le
personnage central, Sophia, apparaît penchée dans une diagonale et avec un jeu d’ombre qui résume le
propos de l’ouvrage présenté : l’histoire du wax et du métissage dont il est issu, entre ombres, lumières et découvertes. Ajoutons un grain spécial pour cette couverture au format papier, ce qui pousse le lecteur à y passer la main, comme il le ferait pour « sentir » un Wax.
Wax Paradoxe, c’est donc l’histoire de ce fameux tissu ciré symbolique de l’Afrique et révélateur de la grande créativité textile de ce continent, mais aussi de Sophia, jeune fille métis dont l’enfance et l’adolescence font qu’elle s’est éloignée peu à peu de ses origines africaines (du côté paternelle). On comprend dés le début de son histoire pourquoi, quand la grand-mère allemande met du talc sur le visage de sa petite fille pour le carnaval, pour « qu’elle ait l’air d’une bavaroise » (p.8). De même que, le récit avançant, on comprend également ce que Sophia reproche à son père : la séparation de ses parents (« tu l’as lâchement quitté il y a 15 ans » pense-t-elle dans une case p.14), et qu’elle a du mal à assumer le côté africain de ses origines (cheveux lissés, ce qui n’est pas sans lien avec l’excellente BD Racines de Lou Lubie). Sophia ruse entre ces deux identités dont une mal assumée, se fondant le plus possible comme un certain caméléon apparaissant ici et là en fil rouge. Elle se définit elle-même comme la spécialiste de l’évitement (p.15).

C’est un projet sur le Wax (que la désormais étudiante en design textile essaie pourtant de refuser) qui entraîne Sophia à la fois dans l’histoire de ce tissu et dans une découverte de sa propre histoire familiale et de son identité. S’entremêlent alors l’histoire du Wax, les premières relations amoureuses d’adultes de Sophia et la réappropriation de ses origines africaines, dans un récit habile car jamais manichéen.
Le dessin peut sembler simple parce que proche de la ligne claire et optant souvent pour des cases
sans fond détaillé, mais outre le fait que les détails signifiants ressortent mieux, il y a un réel travail sur
les ombres et les personnages, identifiables rapidement dans leur physique et leur caractère. Enfin, il y a le travail de mise en scène des magnifiques exemplaires très colorés de Wax reproduit (dont les couleurs ont été modifiés pour des raison de copyright car le Wax est aussi un tissu très copiés et donc protégé). Il y a aussi de belles idées graphiques transformant la mise en page classique (voir plus bas p.112). La forte symbolique et la coloration des Wax contraste donc parfaitement avec la mise en case dépouillée de Justine Sow.

Nous suivons donc Sophia dans son cheminement d’étudiante et de jeune adulte. Première étape, un magasin de Wax, la Waximum, tenu par une couturière dans lequel on perçoit que le tissu sert à faire des robes bien sûr mais aussi vestes, chemises, sacs, éventails, boucles d’oreilles et même des lampes. Première leçon également, comment distinguer le vrai Wax de la contrefaçon : il n’est pas imprimé sur du coton ni des deux côtés, et est teint si possible de façon artisanale (p.43). Si le Wax est un produit connoté “Afrique”, il est cependant marqué par la mondialisation car beaucoup de copies viennent d’Asie et notamment de Chine.
L’histoire du Wax se dévoile au fur et à mesure des recherches de Sophia et on apprend que son origine se situe vers 1850 en Indonésie (voir page 48, qui résume cette histoire et propose une mise en abyme en introduisant du dessin dans le dessin). Les colons hollandais ont l’idée de reproduire ce tissu de façon industrielle, révolution du même nom oblige… Sauf que l’Indonésie a protégé son marché par l’interdiction des contrefaçons et c’est là que l’Afrique entre en jeu. Des échantillons parviennent dans cette étape physique nécessaire entre l’Indonésie et les Pays-Bas. Adopté, copié, le tissu y connaît un très fort succès (surtout en Afrique de l’Ouest).

Lors de la visite de l’usine Vlisco par Sophia et les autres élèves, la BD révèle les étapes techniques de la fabrication de ce tissu (p.51). En tout, treize mois de travail et vingt étapes… alors qu’il ne faut que dix semaines aux contrefaçons pour arriver sur le marché. 90 % du Wax produit est vendu en Afrique où l’entreprise hollandaise possède deux usines. Le Wax raconte aussi la dépendance technologique du continent africain, car si aux alentours des années 1960, de nombreux pays d’Afrique devenus indépendants lancent leur production, celles-ci vont peu à peu disparaître avec la mondialisation ou passer sous la tutelle de grandes compagnies européennes ou asiatiques.

Dans le récit, bien que produit aux Pays-Bas, le Wax est un assemblage d’Europe et d’Afrique : l’usine possède 35 000 motifs dont beaucoup s’inspire de l’iconographie africaine et quand les tissus avec un simple numéro de série arrivent en Afrique ils sont alors baptisés et prennent des noms très significatifs (voir ci-dessus p.53). Page 84, on apprend également que les Wax n’ont pas le même motif selon les pays et les cultures. Tantôt clinquants, tantôt sobres, les tissus peuvent aussi se contenter de motifs géométriques pour les pays musulmans. Posséder un Wax, c’est faire passer un message, d’où son succès. Cet aspect signifiant permet de relier le fil avec l’histoire de Sophia, qui possède des Wax offerts par son père. Ont-ils un sens et si oui, lequel ?
L’histoire avance par petites touches toujours éclairantes sur notre époque, comme lorsque la grand-mère maternelle de Sophia regarde une émission populaire dont le sujet est « L’immigration un menace pour notre société ». De même, les souvenirs de la couturière permettent de connaître l’histoire des femmes africaines et du Wax, avec les« Nana Benz », ces Togolaises ayant fait fortune grâce à ce tissu et pouvant se payer des Mercedes Benz, d’où leur surnom.

Mais c’est aussi des rencontres avec des Africains exilés ou étudiants qui permettent à Sophia de
découvrir à la fois l’histoire de la décolonisation (Thomas Sankara, p.72) et la grande variété des tissus
africains, dont certains s’opposent au Wax, comme le Faso Dan Fani, car pensés et tissés en
Afrique… Ainsi, chez les personnes afrodescendantes certaines arborent du Wax et d’autres refusent d’en
porter, c’est un enjeu de débat. Perçu par les uns comme un emblème de l’identité africaine, et par
les autres comme un symbole de la colonisation et du néocolonialisme, le Wax n’a donc pas que des fans chez les Africains.

Histoire et contre-histoire se mêlent donc dans cette BD, comme lors de l’action contre la statue de Léopold II, roi des Belges et colonisateur du Congo, qui fait écho à celles qui se multiplient contre les symboles du colonialisme et du racisme européen, mais également à la reconstruction de l’histoire personnelle de Sophia. La déconstruction/reconstruction se fait par étapes, parfois douloureuses pour Sophia, jusqu’à ce qu’elle finisse par décider de porter un Wax, qu’elle pose des questions à son père sur les relations entre ses parents et apprenne la vérité. Dans sa postface émouvante, Justine Sow écrit qu’elle est elle-même issue d’une mère belge et d’un père originaire de Guinée Conakry et on se doute que cette BD raconte aussi un peu de son histoire, aussi laissons-lui la conclusion en images.
Wax Paradoxe. Justine Sow (scénario, dessin et couleurs). Bayard Graphic. 136 pages. 22 euros.
Les dix premières planches :

