1886couvDepuis son inauguration officielle le 28 octobre 1886, elle scrute d’un air sévère tout visiteur passant au large de Manhattan. Pour des millions de migrants européens débarquant sur Ellis Island, elle incarne la promesse d’une vie forcément meilleure dans le Nouveau Monde. Elle, c’est miss Liberty. L’album de Céka, Andronik, Mavric et Thorn imagine comment Bartholdi, son créateur, a trouvé son modèle en 1875. Dans ce onzième épisode de la série, l’homme de l’année est donc… une femme. Mais sait-on aujourd’hui qui fut la muse de Bartholdi ?

L’idée d’un cadeau du peuple français au peuple états-unien en gage d’amitié pour célébrer le centenaire de la déclaration d’indépendance du 4 juillet 1776 remonte certainement à 1865. À cette époque, marquée par la fin de la guerre de Sécession et l’assassinat du président abolitionniste Lincoln, elle germe dans l’esprit d’un éminent juriste français, Édouard de Laboulaye, fin connaisseur et admirateur de la constitution états-unienne de 1787. Son américanophilie lui fournit le prétexte idéal pour lever des fonds en vue d’un hommage à la veuve de Lincoln. En 1871, après que la France a renoué avec la république, Laboulaye fait passer l’idée au stade du projet. Et qui mieux que le sculpteur ayant réalisé son propre buste cinq ans auparavant pour mener à bien cette tâche ? Bartholdi est donc ainsi désigné. Bien qu’il ne s’agisse pas d’une commande officielle, il se met ardemment à l’ouvrage car les relations de son ami Laboulaye sont des gages de crédibilité.

Ce ne sont pourtant pas les obstacles qui manquent. Techniques, d’abord : mais le gigantisme de l’œuvre ne gêne pas outre-mesure le sculpteur, qui ressort de ses cartons un vieux projet de 1869 conçu pour célébrer le canal de Suez. Structurels ensuite : face au problème de portance, il retravaille la torsion de ses drapés et envisage, contre l’avis de Viollet-Le-Duc, de faire appel à un ingénieur spécialisé dans les structures métalliques, un certain Gustave Eiffel. Politiques, enfin : la clarification institutionnelle sur le devenir de la République proclamée par Gambetta dès septembre1870 se fait attendre. Il se dit même -à tort- qu’outre Atlantique, le lobby germano-américain bloque le financement du piédestal sans lequel la statue ne pourra être érigée. Mais à la tête du comité de l’union franco-américaine, Laboulaye n’a qu’à lancer quelques sollicitations pour lever les fonds manquants. Madame Singer, flattée de poser pour le maître, promet de son côté de mobiliser quelques richissimes amis de son mari pour doter la statue d’un socle à sa mesure.

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Les affres du doute pour le créateur.

Dans son scénario solidement ancré dans le Paris de 1875, bien épaulé par le dessin réaliste et précis d’Andronik et Mavric, Céka imagine d’autres affres pour l’artiste. Comme tétanisé par l’enjeu de son œuvre, Bartholdi ne trouve pas l’inspiration et enchaine les séances de pose avec des modèles très différents pour trouver la miss Liberty ad hoc. Au bout de la souffrance, la délivrance et le choix d’une des femmes de sa vie. De nombreuses recherches historiques ou de simples enquêtes généalogiques ont tenté de lever le voile sur ce choix. Pour ne pas gâcher le suspens, contentons-nous d’évoquer les nominées, pas toutes retenues d’ailleurs au casting du scénario de l’album. Honneur à Charlotte Bartholdi, la mère protestante un tantinet castratrice, puis Jeanne-Émilie Baheux de Puyssieux, l’épouse rencontrée en 1871, Isabella Eugenie Boyer, veuve du milliardaire Isaac Singer, Félicie Heiser, le premier amour de Colmar, Sarah Salmon, épouse d’un immigré lorrain rencontré en Amérique au début de 1875. Ajoutons Céline, une prostituée et modèle occasionnel, et pour finir une illustre inconnue juchée sur une barricade au lendemain du coup d’état de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851. On sent le plaisir pris par le duo de dessinateurs à orchestrer un tel défilé de muses. Toutes à leur avantage, chacune peut prétendre être l’élue. En tout cas, le dénouement envisagé par les auteurs se tient.

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Bartholdi au musée, inspiré par Delacroix ?

À la recherche désespérée de l’inspiration, Bartholdi croise aussi du beau monde dans les parcs, les musées, les salons et les maisons de tolérance de la capitale. Il ne manque pas de saluer Félix Faure, futur président de la République mais déjà en fort galante compagnie. Il devise de temps à autre avec ses amis et confrères, ce qui permet au lecteur de l’inscrire dans les courants artistiques de son époque. Si Bartholdi incarne l’académisme le plus ennuyeux pour les balbutiants impressionnistes Manet, Monet, Sisley, Renoir et Morisot, il est quasiment traité d’hérétique par Viollet-Le-Duc quand il s’agit d’introduire dans la statue la modernité des structures métalliques d’Eiffel. Il y a néanmoins des héritages acceptés : l’ultra-académique Jean-Léon Gérôme, ami de Bartholdi, reconnait quelques attraits à La Liberté guidant le peuple d’Eugène Delacroix. Et il n’est pas inimaginable que Bartholdi ait lui aussi puisé dans cet héritage romantique, qui, plus que tout autre mouvement, a porté la Liberté aux nues. La figure tutélaire de Victor Hugo qui traverse l’histoire brièvement, en est sans doute un autre indice.

En proie au doute qui hante tout créateur au moment de taquiner la muse, Bartholdi réalise qu’il ne pourra représenter la Liberté avant de s’être lui-même affranchi d’une vieille histoire d’amour. Il y a dès lors comme une évidence dans ses choix. Celle qui ne manque pas de soulever les contradictions d’une nation américaine écartant les femmes du pouvoir et tuant ses autochtones, autrement dit celle qui tient le discours le plus progressiste emporte finalement la décision et libère le créateur du poids de ses atermoiements. Miss Liberty se trouve dès lors affublée d’un symbole supplémentaire : entre sa torche éclairant les Hommes et ses lois garantissant leurs droits, imaginons désormais que son visage apaisé exhale le doux parfum de la romance.

L’Homme de l’année 1886. Céka (scénario). Filip Andronik & Senad Mavric (dessin). Thorn (couleurs). Delcourt. 56 pages. 14,95€

Les 5 premières planches :

Toutes les images (c) Éditions Delcourt 2016 – Céka, Mavric, Andronik

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