BostcouvDepuis 1848, le bourg de La Force, près de Bergerac, abrite une douzaine de lieux d’accueil pour personnes lourdement handicapées. Tous nés de la volonté du pasteur John Bost, ils sont aujourd’hui gérés par une fondation qui porte son nom. Dans John Bost, un précurseur, Vincent Henry et Bruno Loth ont répondu à une commande de cette fondation pour célébrer le bicentenaire de la naissance de ce protestant intègre, ému par la misère de son prochain. Les auteurs retracent le parcours de celui qui s’est fait un devoir sacré d’accueillir tous les incurables mis au ban de la société, à une époque où la psychiatrie peine à intéresser les sommités du monde médical.

Certains personnages sont indissociables de leur œuvre. Le cas de John Bost est, à cet égard, édifiant. Ce « craignant Dieu » comme il se dépeint lui-même, a en partie révolutionné l’approche des traitements de diverses maladies mentales. La pérennité de la fondation John Bost prouve a posteriori son utilité. Qu’en est-il du fondateur, disparu en 1881 ?

Vincent Henry a tissé son scénario autour du personnage d’Ernest Rayroux, qui succède à John Bost comme directeur des Asiles à partir de 1881. En devisant avec son prédécesseur et de nombreux proches (épouse, enfants, domestique, ami, comptable), Rayroux dessine son portrait par touches successives. Malgré la consonance anglo-saxonne de son patronyme, John Bost (de son vrai prénom Jean-Antoine), est né en 1817 en Suisse. Issu d’une famille huguenote, son père Ami et tous ses frères sont pasteurs. Son enfance est marquée par la découverte de son don pour le piano (dont il faillit faire son métier) et surtout par de douloureuses céphalées qui le mineront toute sa vie. Cette expérience personnelle de la souffrance physique n’est peut-être pas étrangère à son empathie naturelle pour les grands malades. Puis vient l’appel de Dieu, sous la forme de deux crises mystiques aiguës. Le temps de boucler ses humanités au collège de Sainte-Foy la Grande et d’entreprendre des études de théologie à la faculté de Montauban, John Bost est ordonné pasteur en 1844 et répond à l’appel pressant de la communauté de La Force, près de Bergerac. Logé dans la famille Ponterie, il y rencontre Eugénie, dont il devient le précepteur avant d’en faire son épouse en 1861 et la mère de ses quatre enfants.

Apprécié de ses ouailles, dont il a appris à parler le patois occitan, heureux en ménage, John Bost aurait pu couler des jours tranquilles en Périgord. Mais très vite, il met son infatigable énergie au service d’une cause, tout entière illustrée par sa devise : « ceux que tous repoussent, je les accueillerai au nom de mon Maître ». Dès 1848, s’inspirant de quelques prédécesseurs*, il ouvre les portes de la Famille, un foyer pour l’accueil des jeunes filles abandonnées. Une dizaine d’autres suivront, jusqu’en 1876, pour donner refuge aux vieillards, aux aveugles et malvoyants, aux idiots, aux gâteux, aux épileptiques et aux veuves sans ressources. L’idéal commun à tous ces lieux d’hospitalité est simple : soulager le malheur de ces incurables parce qu’ils sont, avant tout, des créatures de Dieu. Mais à une simple charité verticale, John Bost substitue un projet éducatif plus ambitieux : chacun, au mieux de ses capacités, est investi de tâches lui permettant de jouer un rôle social, donc d’être utile. Des centaines d’hommes et de femmes trouveront ainsi refuge dans l’un des Asiles de La Force, dont quelques-uns empruntent directement leur nom à la Bible. En quelques belles planches muettes, Bruno Loth retrace la vie quotidienne dans ces communautés taillées sur mesure pour l’épanouissement des pensionnaires.

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Bost et Rayroux en visite à Bethesda et à Bethel. Pour le pasteur suisse, l’instruction puis le travail, en rendant leur dignité aux malades, font partie intégrante du traitement et humanisent la relation avec les thérapeutes.

Dans cet album de commande, le risque était grand de tomber dans la dérive hagiographique. Dans une interview** accordée lors du dernier festival d’Angoulême, Vincent Henry s’est voulu rassurant. Un agnostique comme lui et un athée comme Bruno Loth n’avaient pas vocation à chanter les louanges d’un pasteur. De son côté, la fondation John Bost en choisissant un éditeur classique, voulait tordre le cou à tout soupçon de prosélytisme. Au final, le lecteur appréciera le bon équilibre trouvé entre l’exploitation rigoureuse du fond documentaire et les options du scénario.

En dépit de quelques longueurs dans l’évocation des premières années de son sacerdoce, la trajectoire de l’homme est bien montrée. La foi ardente de sa jeunesse, sa conviction d’être un pécheur tenté par les futilités du beau monde contrastent avec le sentiment du devoir plutôt accompli quelques mois avant sa mort (ne se compare-t- il pas à Moïse?). Une pointe d’amertume émerge chez ses enfants, jaloux de l’attention qu’il porte à tous les gamins abandonnés dont il devient un père de substitution. Le pasteur est aussi critiqué par ses proches au sujet de son ralliement tardif et unilatéral à l’Eglise nationale (soumise au Concordat), alors que la communauté de Bergerac avait toujours prôné l’autonomie pour préserver la pureté de ses valeurs évangéliques. Une dernière petite pique lui est enfin adressée par son comptable Lafarelle, qui rappelle certaines de ses vues sur l’éducation des jeunes filles. John Bost n’a pas accroché le portrait de Napoléon III dans son salon pour rien : entreprenant, charismatique, attentif au prochain, respectueux de l’ordre établi, il est aussi un brin autoritaire et peu enclin à l’émancipation des jeunes femmes. Et il ne boude pas la Légion d’Honneur que son voisin et ami le marquis de La Valette lui remet en 1866, sur le contingent du ministère de l’Intérieur.

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John Bost envisage l’intégration de ses jeunes protégées, mais il n’est pas question de bousculer les codes sociaux de la bourgeoisie dominante. Être malade ne donne pas plus de droits, surtout quand on est une femme.

À l’aune du travail accompli par sa fondation, John Bost mérite amplement de figurer au panthéon des hommes de Bien qui, inlassablement, ont essayé d’amortir les violences sociales nées de l’exclusion. Dans le sillage des sociétés philanthropiques du XIXe siècle, sa foi protestante l’a plutôt aiguillé vers les malades incurables. En se dévouant corps et âme aux autres et en bâtissant un véritable empire de bienfaisance, n’a-t-il pas péché par orgueil ? Libre à chacun de se forger son opinion, à la lecture instructive de ce roman graphique. Mais à La Force et bien au-delà désormais, nul ne peut nier que John Bost et son épouse ont su redonner toute sa noblesse au mot compassion.


* : Notamment les quakers anglais William et Samuel Tuke, les Français Philippe Pinel, Jean-Baptiste Pussin et Étienne Esquirol, le Suisse Johann Jakob Guggenbühl. Un éclairant dossier en postface, signé Jacques Hochmann, rappelle brièvement comment ont été considérés les malades mentaux depuis le Moyen Âge, entre réclusions péremptoires et tentatives d’intégration par les soins.

** : Emission spéciale Festival de la bande dessinée d’Angoulême.


John Bost, un précurseur. Vincent Henry (scénario). Bruno Loth (dessin). Corentin Loth (coulurs). La Boîte à bulles. 144 pages. 22 €

Les 5 premières planches :

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