Les Editions Glénat publient un album au sujet étonnant qui a séduit la critique. Perna et Bedouel racontent, en deux volumes, la relation entre Heinrich Himmler, deuxième personnage du Troisième Reich, et Felix Kersten, un masseur dont les doigts soulagent son illustre malade. Cette histoire étonnante, édifiante, est bien connue mais elle est pleine de zones d’ombre.

Felix Kersten est l’un des personnages troubles surgis de l’ombre après la guerre en profitant de l’ignorance du public et de l’envie de trouver des héros positifs. Tous ont raconté un passé de résistant, des actions héroïques restées secrètes. Son histoire est connue depuis que Joseph Kessel l’a racontée, à sa manière, après que l’intéressé lui ait fait le récit de sa vie. A la lecture du livre, l’histoire est absolument stupéfiante. Comment un homme qui a accompli tant de choses, sauvé tant de gens, a-t-il pu rester ignoré ? Par quel mystère Felix Kersten n’a pas été reconnu comme juste après la guerre ? C’est le parti pris par les auteurs de l’album paru aux éditions Glénat. Pourtant, à y regarder de près, les choses sont moins simples et le doute ne doit pas quitter le lecteur…

Finlandais d’origine estonienne, Felix Kersten est avant la guerre un masseur réputé qui a dans sa clientèle des personnalités dans plusieurs capitales d’Europe. Installé à Berlin, sa réputation le fait connaître de Heinrich Himmler. Le Reichsführer SS souffre de maux de ventre. Nul ne sait si ces douleurs sont d’origines physiologiques ou psychosomatiques. Peu importe, car Kersten parvient à les calmer. Il devient le masseur du personnage le plus puissant du Troisième Reich après Hitler. Himmler a la haute main sur l’administration des camps, il organise la destruction des Juifs d’Europe, contrôle les services de police en Allemagne puis dans les pays occupés, et enfin dirige l’organisation SS qui est une force armée, une police politique et une police tout court. Il est dur, froid, entouré d’hommes intelligents qui lui obéissent et se révèlent des organisateurs sans scrupules des pires horreurs. Il décide du sort de millions d’hommes sans émotion, guidé par les ordres d’Hitler, à qui il obéit toujours, et l’idéologie nazie. Il contrôle aussi les instituts chargés de définir ce qu’est la race aryenne et de sauver ceux qui correspondent aux critères que ses services ont inventé. Himmler est méfiant ; Heydrich, qui est son second, peut-être plus encore. Ce sont des hommes rompus aux manipulations et aux coups tordus. Il semblerait que les auteurs de Kersten, médecin d’Himmler ne se soient pas vraiment penchés sur ces traits psychologiques pourtant capitaux.

Kersten découvre qu’il n’aura pas le dernier mot avec Himmler bien qu’il essaie de se mettre au même niveau. Il doit s’incliner devant la volonté du Reischführer SS. En haut de la page, il se trouve avec l’industriel August Rostberg. La mise en scène permet aux auteurs d’affermir leur propos. Felix Kersten aura encore plus de mérité de négocier avec cet homme inflexible.

Outre des soucis de cohérence chronologique (l’invasion des Pays-Bas ne suit pas de quelques semaines l’invasion de la Tchécoslovaquie), les auteurs ne remettent jamais en cause la parole de Kersten, ni le fond de ses déclarations. C’est dommage, car un peu de distance aurait rendu l’album réellement passionnant. Il aurait été plus intéressant de raconter la construction du personnage et du mythe, car l’analyse des faits historiques jettent un voile sur « les révélations de Kersten ». Plusieurs écrivains l’ont déjà fait, notamment Peter Longerich, auteur de la dernière biographie d’Himmler. Cet historien spécialiste du Troisième Reich juge que si les rapports entre Himmler et son masseur ont pu être proches, le fait que Kersten ne puisse pas apporter de preuves de ses dires et qu’il cite des conversations qui n’ont pas eu de témoins empêche de prendre au sérieux « ses révélations ». Il doute aussi qu’Himmler se soit laissé aller à des confidences politiques ou stratégiques.

Très belle planche qui installe une ambiance forte et pesante. On retrouve la qualité du dessin et de la mise en couleur qui a fait la qualité de L’or et le sang.

Plusieurs événements cités dans l’album sont révélateurs et les remettre dans leur contexte suffit à mettre en doute la parole de Félix Kersten. Le premier homme que Kersten sauva est un employé d’August Rostberg. Dans l’album, Rostberg est présenté comme un simple ami de Kersten. Or, cet homme fait partie des plus anciens et plus importants financiers du parti nazi. Dès 1931, le groupe qu’il dirige réunit 25 millions de marks pour aider Hitler à gagner les élections. En 1933, Rostberg assiste aux réunions qui vont offrir la chancellerie à Hitler. En 1940, son ascension continue avec son entrée au conseil d’administration de grandes compagnies chimiques. Il est en outre membre d’un cercle d’ami du Reichsführer SS. Pourquoi un tel homme, qui a un accès direct aux dignitaires nazis depuis longtemps, qui en plus lui doivent quelque chose, aurait eu besoin de Kersten, dont la relation avec Himmler était récente ?

Vient ensuite la découverte du projet de déportation des Néerlandais. Cet épisode est absolument improbable. Un homme comme Heydrich, formé aux techniques d’espionnages, chef des services d’espionnage d’Himmler, chef des services de police, se soit laissé aller à une discussion de comptoir en évoquant sans précaution un projet secret. Parcourir une biographie de cet homme rend très circonspect sur l’histoire racontée dans l’album.

1625_P5Cette planche raconte la première séance de soin que va recevoir Himmler. Tous les récits qu’il va faire de ces rencontres se font sans témoins. On peut aisément imaginer qu’Himmler ne souhaitait pas se montrer diminué devant d’autre personne que sont masseur. Une fois Himmler mort, Félix Kersten peut raconter l’histoire qu’il veut, il n’aura pas de contradicteur.

Enfin, et c’est le point plus important car c’est celui qui ressort des notices biographiques de Kersten : il aurait évité la déportation de millions de Néerlandais en manipulant Himmler, stressé par cette mission imposée par Hitler et une réorganisation de la SS.

Impossible de croire à une chose pareille pour plusieurs raisons. A l’époque des faits, il n’existe pas de projet de réorganisation générale de la SS qui est une organisation extrêmement bien rodée dont l’efficacité en matière de police et d’atrocités est avérée. En avril 1941, les préparatifs de l’invasion de l’URSS mobilisent l’intégralité des moyens du pays, militaires et policiers. Il n’existe pas plus de plan de déportation de millions de Néerlandais en Pologne. C’est une idée farfelue. Alors que les plans d’élimination physique totale des Juifs d’Europe n’existent pas encore à ce moment-là, il y a des projets de déportation des Juifs dans le Gouvernement général de Pologne, mais Hans Frank, le gouverneur du territoire, freine ces déportations car aucune infrastructure n’est prévue et les problèmes s’accumulent. De plus, les nazis considèrent les Néerlandais comme très proches des Aryens, il y a des débats pour savoir si il faut les traiter comme tels ou comme un peuple inférieur. A la différence des Français, le débat n’est pas du tout tranché. A l’époque, Himmler a une bonne opinion des Néerlandais qui n’ont pas encore montré une forte opposition aux Allemands. Donc pourquoi les déporter ? D’autant que les Pays Bas produisent des denrées et des produits indispensables au Reich. Vider le pays de ses habitants serait catastrophique. Il existe peut-être des plans d’émigration pour des Néerlandais «aryens» destinés à remplacer les agriculteurs polonais ou juifs en Pologne, comme cela est arrivé avec plusieurs familles allemandes. Enfin, si ce projet émane directement d’Hitler, difficile d’imaginer, à ce moment-là, en avril 1941, quand tout lui réussit et qu’il prépare le plan Barbarossa, que quelqu’un ait l’audace de contredire le Führer. Ajoutons que, et c’est une certitude, près de 400.000 Néerlandais ont été utilisés comme main-d’œuvre forcée au service de l’industrie allemande durant le conflit.

A ma connaissance, la seule action avérée de Kersten en faveur de déportés ou de Juifs a eu lieu à la fin de la guerre, quand il a servi d’intermédiaire entre Himmler et des émissaires suédois. Quand tout était perdu, il a tenté d’utiliser les victimes encore vivantes de sa politique comme monnaie d’échange pour une paix négociée. Beaucoup seront sauvées, mais pas grâce à Kersten, plutôt du fait qu’Himmler tentait de sauver sa peau et la désorganisation généralisée de l’état nazi.

Faut-il, parce que nous avons un album de bande dessinée entre les mains, renoncer à réfléchir à l’histoire telle quelle s’est passée ? Faut-il laisser le lecteur croire à la véracité d’une histoire sans lui donner d’avertissements, sans faire un travail d’historien : critiquer, croiser les sources, interroger les spécialistes ? Certainement pas. Renoncer à cette rigueur scientifique, c’est courir le risque de laisser une histoire falsifiée prendre le pas sur la réalité.

Kersten, médecin d’Himmler. T1 Le pacte avec le diable. Patrice Perna (scénario). Fabien Bedouel (dessin). Editions Glénat. 13,90€

Et pour compléter cette réflexion, lisez le deuxième numéro du webzine Cases d’Histoire consacré au nazisme en bande dessinée :

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