Bleu de chauffe : 1983, extrême-droite no pasaran ?

Lionel Chouin, auteur de nombreuses BD dont Douce France ou Le Tsar fou, est pour la première fois aux manettes du scénario et on sent qu’il avait des choses brûlantes à dire sur notre époque. Aussi livre-t-il avec Bleu de chauffe, un BD dense et coup de poing qui se situe dans les années 1980 (plus précisément en 1983), le tout condensé à travers l’affrontement de deux enfants d’immigrés, l’une Punk, boxeuse et « antifa », Karima ; l’autre travaillant dans une société de sécurité, néo-nazi et hyperviolent, Sergio.

Mais pourquoi avoir choisi 1983 ? Ce qui frappe dans ce récit (et c’est le cas de le dire tant la violence ou plutôt les violences y sont nombreuses, mais jamais gratuites, ni pour racoler le lecteur), c’est que le retour sur 1983 nous parle autant d’aujourd’hui que des années 1980, à travers des comparaisons évidentes. D’abord parce que le Front national ou FN (RN de l’époque) fait une première percée aux élections municipales (Jean-Pierre Stirbois obtient 16 % à Dreux et emporte la ville au second tour avec l’aide du RPR). On est pris du vertige de se dire qu’à l’époque ce score choquait, alors qu’aujourd’hui le RN atteint nationalement le double des suffrages, se positionne régulièrement au second tour de l’élection présidentielle et a remporté de nombreuses municipalités.
Ensuite parce que 1983, c’est la date de la célèbre marche des enfants d’immigrés pour l’égalité. Contrairement à leurs parents, les descendants d’immigrés ne se taisent plus et revendiquent. Ils ont des postes syndicaux, dans les associations, ils protestent contre le racisme ordinaire, ils militent, mais une partie de la société française ne l’accepte pas. D’où l’essor des bagarres lors de collage d’affiches et de meetings, mais aussi des crimes racistes*.

La gauche est au pouvoir, elle publie le décret sur la retraite à 60 ans étendue à tous les régimes, mais déjà les fissures apparaissent. Laurent Fabius intègre le gouvernement qui est en train de changer de politique économique. Ce sera le tournant de la rigueur qui n’est pas non plus sans nous rappeler quelque chose de notre époque. En revanche, ce que l’on avait oublié et que Lionel Chouin nous remémore par des inclusions de documents de l’époque, c’est que déjà les médias dominants, ainsi que le gouvernement socialiste, ont ce regard biaisé, amalgamant revendication des personnes issues de l’immigration et islamisme.


Le terme Beur va se répandre mais c’est un moyen de diluer le problème et il n’est pas franchement accepté par ceux qu’ils désignent. 1983 n’est pas choisi au hasard, c’est aussi l’époque ou la gauche est encore puissante, notamment le PCF, mais aussi les syndicats. C’est une année de luttes, avec les grèves ouvrières aux usines Citroën d’Aulnay**, d’où le nom “bleu de chauffe” qui évoque une époque quasi disparue et là encore nous fait réfléchir sur ce qu’est devenu la classe ouvrière aujourd’hui, entre dilution du collectif et individualisation des missions. L’expression “condition ouvrière” a d’ailleurs aujourd’hui complètement disparu. En miroir, l’auteur fait allusion à la contre-offensive d’un certain patronat avec des syndicats maisons et le recours à des services d’ordres composés de personnes violentes et naviguant dans les eaux de l’extrême droite.
Toutefois, si la BD nous amène à réfléchir sur notre époque, elle nous replonge aussi formidablement dans les années 1980 avec deux singularités. Le dessin d’abord. Dans un style nouveau, avec le trait gras appuyé, un dessin anguleux et le choix d’une colorisation en bleu blanc rouge, la rudesse du récit est très bien soutenue et mise en valeur par l’auteur. Entre comics et fanzine punk, le dessin colle admirablement avec le récit et l’époque tout en restant très lisible. Quant au pari du bleu, blanc rouge, il est tenu jusqu’au bout, Lionel Chouin jouant habilement sur ces contrastes pour indiquer une atmosphère, renforcer une action, mettre en valeur les sentiments d’un personnage. L’apparition de graffitis, de tracts politiques, et d’autres médias de l’époque dans le récit, ajoutent une dimension supplémentaire, augmentant la véracité de l’histoire.

Seconde singularité, la bande-son de cet album. Présente du début à la fin avec l’Internationale, mais aussi Renaud et la chanson 2e génération***, et surtout Bérurier noir (dont Karima est fan), groupe sortant ses premiers enregistrements en 1983, emblématique de cette seconde vague punk, radicale, drôle et politisée. “La jeunesse emmerde le Front national !“, refrain de leur morceau Porcherie sorti en 1985, est un des hymnes contre l’extrême-droite chanté encore aujourd’hui dans les manifestations. Les Bérus ont par ailleurs été l’objet de plusieurs BD****.


Le récit commence avec Karima que son père Ahmed, militant de gauche pur et dur vient chercher au commissariat parce qu’elle et sa bande ont obligé un skin (tête rasée, extrême droite) à se déshabiller puis lui ont brûlé ses vêtements. Karima est de la nouvelle génération qui ne veut pas se laisser faire.

Elle est jeune et radicale d’où la tension avec son père qui lui dit cette phrase : « La dignité on l’obtient par la lutte et pas par les coups ». Voilà ce qui les éloigne et qui résonne en nous alors qu’en 2026, l’affaire Quentin Deranque a défrayé la chronique médiatique. La violence de cet affrontement Gauche contre Extrême droite, va aller crescendo, d’abord lors des collages d’affiches (c’est une période d’élections) puis lors d’une grève à l’usine Citroën d’Aulnay-sous-Bois suivie d’une grande manif. Le groupe de Sergio, qui travaille pour une boite de sécurité dirigé par un affidé disjoncté du parti d’extrême droite, infiltre le service d’ordre de la manifestation pour qu’elle dégénère. Rien n’est gratuit dans le récit, Lionel Chouin montre au passage la manipulation des skins, simple prolos haineux, par des gens qui savent eux très bien ce qu’ils veulent. A l’issue du meeting, Ahmed va être frappé par Sergio et hospitalisé dans le coma.

A partir de ce point de bascule Sergio et Karima vont se radicaliser, mais et c’est aussi leur point commun, savoir revenir en arrière et reconnaître leurs erreurs. Le braquage d’un convoyage de fonds escorté justement par Sergio sera le tournant pour Karima. Le trop plein de violence et la manipulation pour Sergio.
Le grand intérêt de cette BD est son absence de manichéisme. Ainsi, en dehors de Karima et Sergio, il y a une foule de personnages secondaires importants qui viennent éclairer le récit et apporter beaucoup de nuances de gris : les personnages de Bleu de chauffe ne sont pas de simples figurants dans une fresque historique, mais des acteurs clés dont les luttes personnelles reflètent les réalités sociales de leur temps. Chaque individu représenté, que ce soit Ahmed le père, ou des membres d’autres classes sociales comme « Shampooing », loser pathétique dont le seul salut semble être d’intégrer la « team » néo-nazie, la commissaire, ambiguë et flottante entre son travail et ses convictions. Il sont tous une illustration vivante des rapports complexes à l’identité, au racisme, à la violence et des choix politiques qui en découlent. Enfin, le féminisme et le sexisme ne sont pas oubliés et les personnages féminins sont aussi présents que ceux masculins et c’est le plus souvent eux qui font avancer l’histoire.

La dernière partie de l’album se fait très politique autour d’un meeting de campagne du parti d’extrême-droite (appelé tout simplement le Front), avec la présence du candidat et dirigeant du parti, et la critique de Lionel Chouin se fait encore plus incisive. Cette sorte d’adolescent s’appelle l’élu, renvoyant à une définition charismatique du représentant typique du nazisme. Si Lionel Chouin s’écarte cette fois de la réalité en ne représentant pas Jean-Marie Le Pen, c’est pour mieux montrer ce qu’il estime être le vrai visage de l‘extrême-droite française, une version édulcorée du nazisme et ainsi mettre en garde. On peut ne pas être d’accord avec cette analyse mais en revanche, l’étude du fonctionnement du parti est particulièrement fine, entre les gros bras et bas du front de base (mais pas Sergio) manipulés, les convaincus arrivistes comme Tramber qui sent le sens du vent et monte dans les instances, les membres trop “extrême-droite à l’ancienne”, mis sur la touche car le parti veut jouer sur la respectabilité pour emporter des postes politiques, et ceux qui dirigent en coulisse comme Lambert, à la fois beau gosse, sûr de lui, tête pensante, manipulateur et puissant. Ce dernier est à la croisée de tous les chemins, et bien qu’il n’utilise aucune violence, c’est lui le plus dangereux !
Au final, cet album montre que l’année 1983 a bien été une année de transition entre les espoirs des années 1970 et le début d’une métastase de la société. Il pose des questions essentielles : comment démasquer et s’opposer à l’extrême-droite ? Peut-on résister sans violence ? Jusqu’où peut-on aller, avec quelles conséquences ? Quelle projet de société souhaitons-nous ? Enfin, c’est surtout un cri d’alarme. Dans l’album, la lutte a payé, mais qu’en sera-t-il demain ?
* : Toumi Dajïda, président de l’association SOS avenir Minguettes est grièvement blessé par un policier dans le quartier des Minguettes à Vénissieux / Toufik Ouanes 9 ans est abattu par balles à la cité des 4 000 à la Courneuve par un voisin « excédé par le bruit ».
** : Du 2 février au 3 mars, pendant le conflit à l’usine Citroën d’Aulnay, des incidents opposent grévistes et non grévistes. On compte plusieurs blessés et la direction congédie douze meneurs, tous immigrés.
*** : Morgane de toi est le sixième album studio de Renaud enregistré en 1983 à Los Angeles et 2e génération est le deuxième titre de l’album.
**** : Voir la chronique de Vivre libre ou mourir d’Arnaud Le Gouëfflec et Nicolas Moog (éditions Glénat) et Les Bérus riaient noirs de Voto (éditions Les Archives de la Zone mondiale) sur Slate.
Bleu de chauffe. Lionel Chouin (scénario, dessin, couleurs). Glénat. 120 pages. 22 euros.
Les dix premières planches :


