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Feeding Ghosts : trois générations sino-américaines reliées par le traumatisme de la révolution maoïste

Cette autobiographie saisissante, signée par la dessinatrice américaine d’origine chinoise Tessa Hulls, revient sur la trajectoire d’une famille chinoise marquée par le poids de l’exil et des traumatismes provoqués par les crimes du régime maoïste. Un récit vibrant, à cheval entre la Chine et les États-Unis, dont on comprend rapidement l’effet cathartique pour son autrice.

Feeding Ghosts appartient au genre des récits mémoriels, comme le souligne le sous-titre de l’édition anglophone (“A graphic Memoir”). Inutile de rappeler l’intérêt de cette forme de récit en bande dessinée : de Maus d’Art Spiegelman à Persépolis de Marjane Satrapi, le genre possède des réussites indiscutables et a suscité nombre de travaux historiographiques*. Avec ce graphic novel ample de 400 pages, Tessa Hulls s’inscrit ainsi dans un domaine désormais bien balisé, dont les jalons ont de quoi donner le vertige. Le récit arrive néanmoins en France auréolé de solides références : recommandé par Craig Thompson (Blankets, Habibi), Feeding Ghosts a surtout reçu en 2025 le prix Pulitzer dans la catégorie mémoires et autobiographies, devenant le deuxième récit en bande dessinée – après Maus – à recevoir cette distinction.
Feeding Ghosts possède d’ailleurs des similitudes sur le plan narratif avec le chef d’œuvre d’Art Spiegelman. Le récit s’inscrit dans une mémoire familiale traumatique, qui se construit à travers les échanges entre Tessa Hulls et sa mère, Rose. Cette dernière a quitté la Chine avec sa propre mère Sun Yi (la grand-mère de la dessinatrice, donc) pour se rendre à Hong-Kong puis en Californie, où la famille réside toujours. Cette famille vit avec les rémanences permanentes du passé, incarnées par la folie qui a saisi Sun Yi après son exil. La grand-mère de l’autrice a en effet perdue la raison peu après avoir quitté la Chine, alors que sa fille était scolarisée à Hong-Kong. Rose raconte ainsi à sa fille le destin tragique de sa mère. Pour Tessa Hulls, ce récit constitue la manière d’entrer dans l’univers de son aïeule, qu’elle n’a jamais connue douée de raison, et de saisir la psyché de sa propre mère, avec laquelle les relations sont complexes. On retrouve ainsi une logique déjà à l’œuvre chez Spiegelman, dans le tandem qu’il forme avec son père Vladek, survivant du camp d’Auschwitz. Mais chez Tessa Hulls, le traumatisme s’étend sur trois générations.

Tessa Hulls se présente au lecteur avec son nom américain et chinois et présente à grands traits sa grand-mère Sun Yi. Les « fantômes » désignent le passé traumatique familial. Crédit : Hulls / Sarbacane

Comprendre le traumatisme familial passe d’abord par raconter la trajectoire de Sun Yi. Journaliste issue d’une famille relativement aisée et éduquée, Sun Yi a vécu la prise de pouvoir des communistes en Chine. Elle refuse néanmoins de quitter le pays pour Taïwan, comme le font les nationalistes, en pensant pouvoir échapper à la surveillance du régime. Installée à Shanghaï, elle vit une liaison avec un diplomate occidental : enceinte, elle donne naissance à Rose, mais elle est abandonnée par son amant. Elle est ensuite arrêtée puis soumise à la terrible torture psychologique du régime maoïste, qui la surveille en permanence et la force à faire d’incessantes autocritiques par écrit. Cette situation, associée à une grande précarité économique que subit également sa famille restée dans sa région d’origine, conduit finalement Sun Yi à l’exil à Hong-Kong en 1958.

Là, elle écrit ses mémoires, traduits en anglais sous le titre Eight Years in Communist Shanghai. L’ouvrage connaît un certain succès, étant donné la rareté des témoignages directs sur ce qu’il se passe dans la Chine des années 1950. Cependant, la santé mentale de Sun Yi se dégrade. Minée par le ressassement des traumatismes qu’elle a subi, elle sombre progressivement dans la folie, et finit par être internée. Sa fille Rose suit néanmoins des études dans un établissement prestigieux, où elle apprend l’anglais et se familiarise avec la pensée occidentale. Rose quitte finalement Hong-Kong pour poursuivre ses études aux États-Unis en 1970, et finit par rapatrier sa mère une fois bien installée en Californie.

Feeding Ghosts est également un récit introspectif, dans lequel Tessa Hulls interroge la transmission générationnelle du traumatisme. Crédit : Hulls / Sarbacane

Les traumatismes familiaux ont néanmoins franchi le Pacifique, comme le figure adroitement Tessa Hulls. La dessinatrice, qui aime se représenter en cow-boy en raison de son goût pour le voyage en solitaire et les horizons vides d’hommes, fend l’armure dans ce récit et revient en détail sur son éducation à l’ombre de ce traumatisme. L’autrice décortique ainsi ses choix de vie, et notamment cette obsession pour le voyage et l’éloignement de la structure familiale, à la lumière de cette histoire traumatique. Tessa Hulls use pour ce faire de plusieurs métaphores graphiques : fantômes, racines, matières organiques s’insèrent avec fluidité dans les pages d’un album au découpage particulièrement varié. L’autrice jongle en effet entre différentes formes de gaufrier et pleines pages symboliques, entre planches à lire à l’horizontale et à la verticale, entre auto-représentation réaliste et allégorique. Le tour de force narratif de Tessa Hulls est que le lecteur parvient à s’y retrouver dans ce foisonnement, même si la lecture s’avère, dans les faits, particulièrement dense.

Tessa Hulls explique la politique du Parti communiste chinois au lendemain de sa prise de pouvoir, et fait le lien avec sa famille. Crédit : Hulls / Sarbacane

La trajectoire familiale étalée sur trois générations offre une perspective remarquable sur l’histoire de la Chine au lendemain de la victoire communiste, sur le sort des exilés chinois à Hong-Kong dans les années 1960-1970, et enfin sur l’intégration difficile d’une famille chinoise aux États-Unis, entre le racisme rampant et les questions d’identité qui travaillent la jeune Tessa, coincée entre deux modèles de société. Le récit est volontiers pédagogue dans ses développements historiques : Tessa Hulls explique de façon claire et détaillée le fonctionnement du régime communiste, la politique menée par Mao et ses soubassements idéologiques. Elle utilise pour cela certains ressorts graphiques de la bande dessinée documentaire, comme les schémas. Le récit s’en retrouve alourdi, mais l’historien y trouvera un grand intérêt, d’autant que ces passages sont le fruit d’un travail de recherche poussé. Tessa Hulls s’arrête également utilement sur la société hongkongaise qui vit encore sous pavillon britannique, et sur la vie des Chinois qui ont choisi l’exil dans la métropole.

Tessa Hulls décrit les conséquences démographiques catastrophiques du « Grand Bond en avant », à l’origine d’une famine dévastatrice, et interroge à ce sujet la mémoire de sa famille restée en Chine. Tessa Hulls ne parlant pas mandarin, c’est sa mère Rose qui traduit les échanges. Dans la page qui suit, on apprend que Sun Yi a envoyé depuis Hong-Kong des colis pendant plusieurs années à sa famille restée en Chine, ce qui lui a permis de survivre. Crédit : Hulls / Sarbacane

Fruit d’un travail de longue haleine qui s’apparente à celui de l’historien, Feeding Ghosts met en scène l’enquête menée par Tessa Hulls : appui sur une source primaire – le livre de Sun Yi –, recherche de traces et de témoins, réflexion permanente sur l’articulation entre la trajectoire familiale particulière et l’histoire générale de la Chine durant l’époque communiste**. Les chapitres consacrés au séjour en Chine de Tessa et de sa mère s’avèrent notamment marquants. Outre une connexion nouvelle mère-fille, ces passages interrogent les traces de la Chine maoïste dans celle de Xi Jinping***. Les planches qui racontent les retrouvailles avec la famille restée en Chine sont à la fois poignantes et quelque peu glaçantes : les conséquences catastrophiques du « Grand bond en avant » (1958-1961), à l’origine de plus de 15 millions de morts, semblent tabous dans la mémoire familiale, alors que celle-ci fut également touchée. Il faut dire que le sujet reste extrêmement sensible dans la Chine de Xi Jinping.

En définitive, Tessa Hulls parvient à mener à bien son double objectif. D’une part, elle raconte cette histoire familiale dans la Chine communiste puis à Hong-Kong, avec un réel souci du détail historique, grâce au livre de sa grand-mère, à ses lectures ainsi qu’à ses recherches menées en Chine. D’autre part, elle explore l’héritage générationnel de ce traumatisme familial, en réalisant son introspection et en interrogeant ses choix de vie. Feeding Ghosts rappelle ainsi que l’histoire dont on hérite, notamment lorsqu’elle est véhicule des traumas, façonne notre personnalité. Enfin, Feeding Ghosts témoigne des plaies encore actuelles laissées par la Chine maoïste. Cet album apparaît salutaire à l’heure où l’ombre de Mao plane encore sur la Chine, qui n’a pas réalisé le droit d’inventaire de l’époque du Grand Timonier. Il est néanmoins peu probable, comme le souligne facétieusement l’autrice au détour d’une page, que Feeding Ghosts soit prochainement disponible en Chine continentale.


* : Par exemple : Isabelle Delorme, Quand la bande dessinée fait mémoire au XXe siècle. Les récits mémoriels historiques en bande dessinée, Paris, Les Presses du réel, 2019.
** : Le travail de recherche se retrouve d’ailleurs encore en ligne. Tessa Hulls a mobilisé le site Gwulo, consacré à Hong-Kong, pour retrouver la piste de sa grand-mère. Ses posts sont visibles ICI.
*** : Le South China Morning Post s’est fait l’écho de ce séjour dans son édition numérique. Voir : Bernice Chan, « The persecuted journalist who fled Mao’sChina for HongKong and the granddaughter out to tell family’s story in a graphic novel », 3 janvier 2017.


Feeding Ghosts, Tessa Hulls (scénario et dessins), Sarbacane, 400 pages, 28 euros.


Les dix premières planches :

  • Florian Moine
5
Envoi
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