La BD historique en Hongrie : vecteur de mémoire des figures majeures et des épisodes fondateurs de l’histoire nationale

A quelques jours des commémorations du 70e anniversaire de la révolution hongroise de 1956 contre le régime communiste, Cases d’Histoire dresse le panorama de la bande dessinée historique dans ce pays. Nous avons demandé à Michaël Lefebvre, organisateur d’une prochaine convention internationale de jeux et d’histoire à Budapest, de nous faire un tour d’horizon de la production actuelle en Hongrie.
Du 17 au 19 octobre aura lieu à Budapest la convention internationale de jeux et d’histoire, dont Cases d’Histoire est partenaire. Pendant ces trois jours, la manifestation proposera des parties de wargames et de jeux de société basés sur l’Histoire, des conférences sur des sujets historiques (notamment de la part de Quentin Censier, créateur de la chaîne youtube “Sur le champ”), des visites dans la capitale hongroise et des découvertes de jeux en phase de développement (comme le jeu de rôle “Budapest 1899” ou le jeu “Gladiatores”). Nous avons profité de l’occasion pour demander à Michaël Lefebvre, l’organisateur de la convention, de nous parler la bande dessinée historique de création hongroise. Voici son analyse :
La bande dessinée historique hongroise, entre mémoire et renouveau
Longtemps restée en marge du grand marché européen, la bande dessinée hongroise connaît aujourd’hui une dynamique plus visible, portée par des éditeurs spécialisés, des auteurs reconnus et un intérêt croissant pour les récits historiques. En Hongrie, les képregény — littéralement les « romans en images » — ont trouvé leur place entre culture populaire, transmission du patrimoine et expérimentation graphique.

Un art remis en mouvement
L’histoire de la BD en Hongrie a été marquée – comme celle du pays plus largement – par des ruptures. Elle s’est développée par à-coups à partir de la caricature de presse avant d’être fortement freinée pendant la période communiste, où elle était souvent considérée avec méfiance (Captain America n’avait évidemment pas la cote). La BD a néanmoins survécu dans des formes adaptées, notamment à travers des adaptations littéraires et des publications dans la presse, qui ont permis de maintenir vivante la lecture séquentielle auprès du grand public.
Cette tradition a laissé une empreinte durable : en Hongrie, raconter l’histoire en images n’est pas seulement un choix esthétique, mais aussi un outil de transmission culturelle. L’article de Roboraptor (un site web culturel hongrois) consacré aux bandes dessinées sur la révolution de 1848 rappelle d’ailleurs que ce pan du patrimoine a peu été exploité, malgré sa charge mémorielle forte. Il cite plusieurs œuvres ou auteurs liés à cette période, comme Korcsmáros Pál, Fazekas Attila, Sarlós Endre ou encore des publications pédagogiques consacrées aux combats de 1848-1849.

L’histoire comme moteur
C’est précisément dans ce cadre que la bande dessinée historique occupe une place de premier plan. Elle permet de revisiter des figures majeures et des épisodes fondateurs de l’histoire nationale avec un langage accessible, particulièrement attractif pour les jeunes lecteurs. Des personnalités comme Saint Étienne, premier roi de Hongrie, János Hunyadi, héros de la lutte contre l’Empire ottoman ou Lajos Kossuth, grande figure de la révolution de 1848, ont ainsi trouvé une nouvelle visibilité à travers des albums et des expositions consacrés à la mémoire hongroise.
L’exposition “De Hunyadi à Kossuth”, organisée par l’institut culturel hongrois de Paris au Havre, montre bien cette dynamique : elle s’appuie sur une anthologie publiée en 2023 par Képes Krónikák Kiadó et met en avant des œuvres qui relient le passé national à un lectorat contemporain. Parmi les titres les plus parlants, Rochers blancs (Fehér sziklák), dessiné par Levente Németh sur un scénario de Mór Bán, revient sur János Hunyadi et les combats du XVe siècle contre l’Empire ottoman. Le Tourbillon hongrois, signé Attila Futaki et György Somogyi, se concentre sur Lajos Kossuth et la révolution de 1848-1849.

Des auteurs qui comptent
Depuis les années 2000, le secteur s’est structuré. La création de festivals (le festival international de la BD de Budapest en est à sa 26ème édition en 2026), de lieux d’exposition et de maisons d’édition plus spécialisées a favorisé l’émergence d’une scène plus stable. Des artistes contemporains de grande qualité comme Levente Németh (alias Levi pour la série Des Rois et des croix chez BD Must), ou le regretté Attila Futaki, ont contribué à renouveler les codes du genre historique. Le travail de Pozsgay Gyula s’inscrit lui aussi dans cette dynamique de création visuelle appliquée au récit, avec une activité qui couvre illustration, bande dessinée, storyboard et conception graphique avec une forte spécialisation sur le monde de l’aéronautique.



Cette ouverture dépasse aussi les frontières hongroises. Les éditions Paquet et Glénat montrent que certains auteurs hongrois circulent désormais sur le marché francophone. Glénat présente par exemple Gyula Németh comme illustrateur et auteur installé à Budapest, dont Inmates in the Gulag a connu une diffusion importante dans le milieu scolaire hongrois, preuve que la BD peut aussi être un support de mémoire et de transmission.

Une scène modeste mais cohérente
La production hongroise reste modeste à l’échelle internationale, mais elle se distingue par sa cohérence et par son ambition culturelle. En misant sur l’histoire, la bande dessinée hongroise affirme une identité forte : celle d’un médium capable de valoriser le patrimoine tout en parlant au présent. Dans un paysage éditorial en évolution, la BD historique apparaît ainsi comme l’un de ses terrains les plus féconds, entre mémoire nationale, pédagogie et modernité graphique.
Michaël Lefebvre

