Antipodes : colonisation du Brésil et choc des cultures sur fond de guerres de Religion

A travers la tentative de colonisation du Brésil par les Français à la fin du XVIe siècle, David B. et Eric Lambé livrent avec Antipodes une réflexion sur le choc des cultures entre la tribu des Tupinambas et le détachement mandaté par le roi de France Henri II. Une fantaisie captivante à plusieurs degrés de compréhension, à la confluence de Voltaire et de Claude Lévi-Strauss.
1557, pays Tupinambas, baie de Rio : des Français emmenés par Nicolas Durand de Villegagnon ont établi un camp sur une île d’où commencer leur œuvre de conversion. L’aventure impériale balbutie alors trop pour que les colons soient en nombre suffisant pour le luxe des guerres, et ils cohabitent barricadés. L’un d’eux, un autre Nicolas, est missionné parmi les Tupinambas afin d’en apprendre les us et la langue, observation qu’il pousse jusqu’à pratiquer l’anthropophagie rituelle avec ses hôtes. C’est ce point d’intersection culturel qui sert de centre narratif. Le héros n’avait lui-même échappé au destin de repas que grâce à ses talents de chanteur, et l’album est riche de ses vocalises d’époque serinées aux côtés des Indiens avec qui il entreprend un périple à travers les forêts. Le récit ne s’étend sur la zone coloniale que le temps de la brève détention de Nicolas, avant de s’enfoncer dans le territoire d’autres croyances. Ce pourquoi, hormis un épilogue en forme de contrechamp final sur le siège de la ville huguenote de Sancerre, en 1573, les guerres de religion restent durablement dans le hors-champ d’un exode vers « la terre sans mal ». Semé de rencontres avec un prêtre fou ou des esprits assassins, l’expédition est aussi un périple intellectuel en pays animiste.
Antipodes a quelque chose d’une libre réécriture du Des Cannibales de Montaigne à la lumière de l’historiographie et de l’anthropologie récentes. Il n’a toutefois pas la pompe des grands discours, et préfère suivre gaiement les ingénuités de son chansonnier peu à peu initié. La méthode narrative, là, rappelle davantage les meilleures pages picaresques de Voltaire, où les candeurs et les étonnements des héros malmenés dénoncent la déraison religieuse. À l’instar de leurs deux illustres prédécesseurs, David B. et Éric Lambé font preuve d’un certain idéalisme de l’Indien dans leur inversion des perspectives. Difficile, sans connaître la cosmologie Tupinambas, d’estimer la part de fantaisie et celle de documentation dans les croyances et motifs qu’ils prêtent à ce peuple. Il est sûr en tout cas que le regard posé sur cette rencontre toute spéculative rappelle le rousseauisme de Claude Lévi-Strauss se désolant, dans Tristes tropiques, de la corruption des puretés tribales par le contact avec l’Occident inégalitaire. Antipodes hérite de ces dispositions françaises à traiter l’Indien en réserve du naturel, jetant un œil amusé sur le réservoir comique que sont les Blancs.
Fable graphique ou dessin documenté, la ligne abstraite d’Éric Lambé excelle à rendre la fourmillante étrangeté de ce monde. Son trait est à la fois schématique et détaillé, revenant aux lignes essentielles mais apte à exposer toute la densité de la jungle comme le modelé des corps. L’impression par points choisie pour l’édition et le travail sur les couleurs (en particulier les verts, forcément) finissent de faire du volume un objet appréciable.
Antipodes. David B. (scénario). Eric Lambé (dessin et couleurs). Casterman. 112 pages. 22 euros.
Les cinq premières planches :