Les Guerres invisibles : quatre destins enchevêtrés, du Japon aux États-Unis, pour interroger la guerre et ses traces.

Marina Lisa Komiya imagine la trajectoire de deux jeune femmes japonaises et de deux soldats américains au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Dans Les Guerres invisibles, l’artiste non-binaire nippo-américaine met en scène un questionnement profond sur l’identité et l’exil dans un monde bouleversé par le conflit.
Les Guerres invisibles est un diptyque habilement composé de deux albums-miroir. Le premier se déroule dans le Japon des lendemains de la guerre. Placé sous occupation militaire américaine, le pays et sa population civile souffrent encore des destructions, des pertes humaines et du déclassement provoqués par la guerre. Ce premier tome se lit dans le sens de lecture japonais. Le second, qui se déroule aux États-Unis, propose un sens de lecture occidental. Le récit fait donc ressentir dans sa conception même le décalage entre les deux pays que subissent ses deux personnages féminins, Yoriko et Haru, contraintes par les événements de s’adapter à un univers qu’elle ne connaissent pas.
Les guerres invisibles met ainsi en scène la sortie de guerre pour la population civile japonaise ainsi que pour les soldats américains. Ce concept historiographique, élaboré à partir de l’étude de la Grande Guerre, s’intéresse aux conséquences des conflits en analysant la progressive démobilisation et le processus de reconstruction des sociétés*. En effet, si les armes se taisent après la capitulation du Japon, les conséquences du conflit se font encore lourdement ressentir pour la population civile, marquée par le deuil, la destruction de certains quartiers, le choc d’appartenir au camp des vaincus et de subir l’occupation d’une puissance étrangère, sans parler de la catastrophe provoquée par les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki. Si elle est terminée, la guerre est encore dans tous les esprits. Et c’est toute l’intelligence de Marina Lisa Komiya de se concentrer uniquement sur les suites de la guerre, pour montrer la difficile reconstruction et l’adaptation de ses personnages.

Le destin de Yoriko et Haru est en effet violemment percuté par la guerre. Après quatre années loin de Tokyo pour fuir les bombardements, Yoriko – qui a perdu l’ensemble de sa famille – retourne dans son quartier dans l’espoir d’y retrouver Haru, son amie d’enfance. Elle constate que toutes les habitations de son voisinage ont disparu, remplacées par des cahutes où logent des familles démunies. Haru a laissé une lettre à son amie, qu’elle a confié à un habitant, où elle déclare qu’elle part pour les États-Unis. Yoriko est dévastée par cette nouvelle : livrée à elle-même, elle tombe dans un réseau de prostitution qui accueille les soldats américains. Le récit bascule ensuite sur Haru, pour comprendre les motivations qui l’ont poussé à quitter le Japon dans les bras d’un soldat américain. C’est pour fuir un père violent et un mariage arrangé dont elle ne veut pas que celle-ci quitte le domicile familial pour finalement se lier à un soldat qui la sauve de la noyade un soir où, désespéré, elle tente de mettre fin à ses jours.

Marina Lisa Komiya développe en parallèle le point de vue des deux soldats qui croisent la route de ses héroïnes. Arthur Jirô Hashimoto est un Américain d’origine japonaise, dont la famille est victime de la politique d’internement des nippo-américains pendant la guerre**. Son engagement découle d’une volonté d’intégration à un pays qui le considère pourtant comme suspect. Cet engagement n’est pas rare chez ces jeunes hommes désireux de prouver leur loyauté. Hashimoto éprouve toutefois de l’empathie face à une population japonaise démunie. Quant à Scott O’Connor, il rencontre Yoriko dans un bar à hôtesses – ces maisons de passe où les soldats américains rencontrent des prostituées – où il a été entraîné contre son gré par des camarades. O’Connor n’est en effet pas attiré par les femmes ; la relation platonique qu’il noue progressivement avec Yoriko est fondée sur l’apprentissage de la langue japonaise.

Les Guerres invisibles met ainsi en scène des personnages queer. Au-delà de l’amitié entre jeunes femmes, on comprend rapidement que Yoriko et Haru entretiennent des sentiments amoureux, ce qui rend d’autant plus déchirante leur séparation forcée. Le personnage d’O’Connor soulève quant à lui la question de l’homosexualité dans l’armée, au prisme du décalage vis-à-vis des codes de virilité en vigueur : être un soldat américain célibataire dans le Japon d’après-guerre, c’est aussi « consommer » des femmes locales. La question queer est abordée avec subtilité par l’autrice, qui pose ainsi la question des stratégies d’adaptation de ses personnages.

Ne bénéficiant plus de la protection familiale, Yoriko et Haru adoptent une même stratégie de survie en se liant à des soldats américains, un phénomène aujourd’hui bien documenté. C’est d’ailleurs une exposition de photographies consacrées aux « épouses d’Amérique » réalisée par Tsuneo Enari, avec des témoignages et des éléments biographiques, qui a inspiré Marina Lisa Komiya***. L’occupation américaine du Japon, marquée par la présence de milliers de GI dans l’archipel, s’est traduit au quotidien par des liaisons plus ou moins heureuses – certains soldats abandonnant les femmes japonaises lorsqu’elles tombaient enceintes – ainsi que par des milliers de mariages****. Au-delà du caractère romantique de certaines relations, la perspective d’épouser un soldat américain a constitué pour de nombreuses femmes japonaises un moyen de sortir des normes patriarcales traditionnelles en vigueur dans leur pays, ou une façon de sortir de la précarité économique. Ce sont bien ces derniers cas de figure qui intéresse Les Guerres invisibles.
En dépit de la dureté de certaines situations, Marina Lisa Komiya instaure une forme de douceur dans sa narration, incarnée par ses deux personnages masculins. Eux-mêmes portés par des questions d’identité, Hashimoto et O’Connor trouvent leur alter ego en Yoriko et Haru. O’Connor accepte ainsi d’élever comme son fils l’enfant que Yoriko a eu lorsqu’elle vivait dans une maison de passe, ce qui permet au récit de poser dans le seconde volume la question de l’intégration aux États-Unis de ces enfants nés de ces unions. En définitive, Les Guerres invisibles préfère mettre en évidence l’humanité des personnages placés dans les remous de la grande Histoire, sur laquelle ils n’ont que peu de prise.
Cette douceur contraste avec le trait assez brut de l’auteur, qui privilégie le réalisme à la stylisation des personnages. À cet égard, Les Guerres invisibles se rapproche de la bande dessinée indépendante européenne. Les traits sont épais et les visages graves. Les décors sont souvent simples, ce qui laisse de la place à l’expression de l’émotion des personnages. La construction narrative, faite d’aller-retour entre les personnages, bénéficie quant à elle d’un soin tout particulier qui nous maintient en haleine jusqu’à la dernière séquence, qui saura attendrir même les cœurs les plus froids.
* : Sur la sortie de guerre, voir Bruno Cabanes, La victoire endeuillée. La sortie de guerre des soldats français (1918-1920), Paris, Seuil, 2004. Pour un bilan sur cette notion, se reporter à Cosima Flateau, Les sorties de guerre. Une introduction, Les Cahiers du Sirice, n°17, 2016, p.5-14.
** : De 1942 à 1946, environ 100 000 nippo-américains sont internés dans des camps, car présumés « déloyaux ». De nombreux jeunes hommes s’engagent toutefois dans l’armée américaine pour prouver leur loyauté. Les anciens pensionnaires de ces camps, dont la réinsertion a ensuite pu être difficile, ont fait des demandes de réparation auprès du gouvernement fédéral à partir des années 1970. Leur mémoire, d’abord occultée, fait désormais l’objet d’une reconnaissance. Voir Francis McCollum Feeley, « L’internement des américano-japonais pendant la Seconde Guerre mondiale », Revue française d’études américaines, n°70, 1996, p.63-71, en ligne ICI.
*** : L’autrice en parle dans une interview donnée à la presse française : Pauline Croquet, « Marina Lisa Komiya : “Le manga est idéal pour provoquer l’empathie du lecteur” », Le Monde, 1er février 2026.
**** : Sur la politique d’occupation menée au Japon par les États-Unis entre 1945 et 1952, voir l’ouvrage récent de Michael Lucken, Les Occupants. Les Américains au Japon après la Seconde Guerre mondiale, Paris, La Découverte, 2025.
Les Guerres invisibles T1. Marina Lisa Komiya (scénario, dessin et couleurs). Anaïs Koechlin (traduction). Casterman. 336 pages. 18 euros.
Les cinq premières planches :
Les Guerres invisibles T2. Marina Lisa Komiya (scénario, dessin et couleurs). Anaïs Koechlin (traduction). Casterman. 336 pages. 18 euros.
Les cinq premières planches :
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Florian Moine

