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Matisse, le rêve absolu : le peintre, l’épouse, la consécration

L’exposition « Matisse, 1941-1954 », tenue au Grand Palais de mars à juillet 2026, retraçait les treize dernières années de la vie créative d’Henri Matisse, marquées notamment par la technique de la gouache découpée. Matisse – Le rêve absolu, de Julie Birmant et Jörg Mailliet, en lien avec cette manifestation, aborde les années précédant cette période, la décennie 1930.

Le scénario de Julie Birmant adapte cette phase charnière de la vie de Matisse à travers les crises artistiques et personnelles qu’il traverse, vues par les yeux de sa femme, Amélie Matisse. Cette BD est particulièrement intéressante dans la mesure où Julie Birmant a déjà adapté, de manière pertinente, la vie de plusieurs artistes du XXe siècle, comme Picasso, Dali ou Isadora Duncan, et cela se ressent. De plus, la commissaire de l’exposition, Claudine Grammont, cheffe du Cabinet d’arts graphiques du Centre Pompidou, ancienne directrice du musée Matisse de Nice entre 2017 et 2023, est à la direction scientifique de l’ouvrage, garantissant la fiabilité des informations et des détails. Il s’agit de l’une des meilleures spécialistes du peintre et du courant fauviste. Elle écrit, dans la préface, que cette bande dessinée a été un moyen pour elle de redécouvrir l’intimité du peintre. Au fil des pages, nous rencontrons énormément de personnages importants pour Matisse ; nous avons fait le choix, ici, d’en présenter quelques-uns.

Crédit : Birmant / Mailliet / Les Arènes BD

Dans les yeux d’Amélie

En 1930, Amélie est souffrante et alitée dans son appartement niçois ; c’est l’occasion pour elle de revenir sur la jeunesse de son couple avec Henri. Leur rencontre, d’abord, en 1897, lorsqu’elle ne connaissait rien à la peinture mais est tombée sous le charme d’un artiste dévoré par sa passion, contraint à peindre des décors génériques pour gagner un peu d’argent. Amélie, convaincue par la vocation de Matisse, se sacrifie pour lui permettre de trouver « la solution à son problème pictural ». Elle endosse le rôle de mère de famille, élève ses fils Jean Gérard et Pierre ainsi que Marguerite, la première fille de Matisse, qu’il a eue avec une de ses modèles, Caroline Joblaud. Elle subvient aux besoins de la famille en ouvrant un commerce de chapeaux. Elle pose pour lui, sacrifie ses bijoux pour permettre à l’artiste d’acquérir les Baigneuses de Cézanne, un tableau cher au couple. Elle le suit dans ses recherches de nouvelles lumières, comme à Collioure en 1905, où Matisse peint en compagnie d’André Derain (avec qui il fonde le fauvisme). C’est cette même année que Matisse rencontre le succès au Salon d’Automne, entre railleries et succès commercial, dans la fameuse cage aux fauves, où La Raie verte et La Femme au chapeau – deux portraits d’Amélie – sont achetées par Léo et Gertrude Stein*. 1905 marque le début de l’ascension de la carrière du peintre.

Pendant qu’Amélie est clouée au lit, Henri largue les amarres outre-Atlantique. Ce voyage est charnière dans sa production. En premier lieu, car il navigue jusqu’à Tahiti, en passant par New York, Chicago et San Francisco. De cette île, il ramène la luxuriance de la flore, une lumière tropicale, des volatiles libres qu’il utilisera dans ses gouaches découpées. On a pu les admirer dans l’exposition au Grand Palais. Dans un second temps, il rencontre Albert Barnes**, qui l’invite dans sa fondation à Philadelphie pour lui proposer de réaliser, dans trois niches du hall principal, une œuvre dont la seule limite est la taille des arches. Il choisit le thème de la danse. La réalisation de La Danse de Merion va obséder Henri durant deux années. Cet ouvrage retranscrit assez bien les embûches que le peintre va rencontrer durant la réalisation de ce chef-d’œuvre et ses réflexions artistiques. Nous pouvons admirer au musée d’Art moderne de la ville de Paris deux préparations, La Danse de Paris et La Danse inachevée. Il va s’inspirer de deux de ses productions antérieures : Le Bonheur de vivre, exposée à la fondation Barnes, ainsi qu’une Danse réalisée pour Sergueï Chtchoukine.

La Danse II, peinte en 1910 sur commande du Russe, est un des tableaux majeurs de la période fauve de l’artiste. Chtchoukine est dévoré, lui aussi, par la passion de la peinture des maîtres modernes, « la seule chose qui [le] tienne en vie » (p.71). Il rassemble, avec une rapidité et une audace inédites, une impressionnante collection de chefs-d’œuvre absolus que le public français a pu admirer à la fondation Louis Vuitton entre octobre 2016 et mars 2017***. Sa collection est nationalisée par décret de Lénine en 1918, et la révolution russe le pousse à émigrer. En 1948, elle est divisée entre le musée Pouchkine de Moscou et le musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg.

Crédit : Birmant / Mailliet / Les Arènes BD

La compagnie de Lydia :

C’est en réalisant la Danse de Barnes que Matisse rencontre Lydia Delectorskaya. La Danse a vidé Henri de toute sa substance picturale, il se dédie plutôt aux arts graphiques, notamment le dessin d’illustration et la gravure. Plus qu’une aide d’atelier, Henri va trouver en la jeune russe une véritable muse, une infirmière, une confidente. Il utilise son image dans environ 90 tableaux et des centaines de dessins. Henri multiplie les dessins d’un même motif variant la ligne, essentialisant le trait, dans l’exposition nous les retrouvions dans la partie « Thèmes et variations ». Ce processus a été abordé de manière pertinente par l’exposition « Matisse et Marguerite – Le regard d’un père » en 2025 au musée d’Art moderne de la ville de Paris. Il se réinvente encore et revient à la peinture, après de nombreuses études préparatoires, avec Le Rêve en 1935. Les pages 94-95 illustrent particulièrement bien ce procédé. Cette perpétuelle remise en question, la prééminence de sa production au sein de sa vie, ce côté directif, obsessionnel, voulant tout contrôler qui font le succès de son œuvre tend ses relations personnelles avec sa femme et ses enfants.

Par ailleurs, Amélie voit d’un très mauvais œil la relation qu’Henri entretient avec Lydia. Considérée d’abord par l’épouse de Matisse comme une aide inoffensive, la jeune Russe s’immisce au fil des ans dans les moindres interstices de la vie du couple. C’est justement parce qu’elle s’est rendue indispensable qu’Amélie décide de la congédier en 1938. Face aux vives protestations d’Henri, elle finit par le quitter en mars 1939.  Si le divorce n’est jamais prononcé, le couple ne vit plus ensemble et Henri rappelle Lydia dès le mois de juin. Le récit se termine le 16 mars 1939, le même jour est proclamé par le Troisième Reich le protectorat de Bohême-Moravie, prémisse de la Seconde Guerre mondiale.

Crédit : Birmant / Mailliet / Les Arènes BD

Dessiner la vie d’un artiste

Le dessin de Jörg Mailliet**** et les couleurs de Sandra Desmazières viennent magnifier le récit. Les trouvailles graphiques, les détails, la composition sont vraiment un des points forts de cette bande dessinée. Les ambiances sont soignées, les couleurs ternes presque poisseuses de Paris au début, détonnent par rapport à la franche lumière niçoise. Nous pourrions détailler les nombreux clins d’œil et autres références artistiques présents le long des 118 pages comme le fait déjà, en partie, le carnet d’œuvres à la fin du volume. Nous pouvons apprécier que les décors, le style de l’œuvre, les costumes des personnages soient imprégnés de l’influence du maître. Page 48 par exemple, lorsque Henri est noyé dans le coloris surnaturel de la Danse de Merion. Ou page 32, quand une case s’inspire de Bateaux de pêche, peint par Derain à Collioure en 1905 et conservé au Metropolitan Museum. Le travail de l’image nous plonge dans l’imaginaire onirique de Matisse, sacrifiant le vraisemblable à l’expressivité de la ligne et au langage des couleurs.

Le carnet d’œuvres est d’ailleurs plutôt intéressant, bien que les commentaires sont inégaux – mais agréables – avec les illustrations. Nous pouvons, cependant, noter le manque d’homogénéité dans la citation des œuvres, en oubliant bien trop souvent de préciser la technique. Ce que nous pouvons déplorer est l’absence d’une bibliographie, surtout dans un ouvrage en lien avec une exposition du Centre Pompidou ayant un catalogue qui en possède une complète.

Le rêve absolu de Matisse est celui de sa recherche artistique, un idéal qu’il poursuit tout le long de sa vie. Cette bande dessinée est un très bon complément à l’exposition du Grand Palais. Cette dernière permettait d’admirer l’aboutissement de la pensée de l’artiste. Après avoir survécu à un cancer du côlon, affecté par la Seconde Guerre mondiale, Henri Matisse se réinvente une dernière fois. Cette BD à travers les yeux de sa femme, humanise le génie de l’artiste, montrant ses contradictions et ses failles.


* : Cette fratrie de collectionneurs a joué un rôle prédominant dans la découverte et le succès d’Henri Matisse. Ils aiment particulièrement le cubisme de Picasso et Cézanne, les coloris de Renoir, la composition et la ligne de Degas ou l’œuvre générale de Manet. Ils sont pour ces artistes une des principales portes d’entrée en Amérique.

** : Albert C. Barnes est l’un des plus grands collectionneurs d’œuvres d’art impressionnistes et de l’entre-deux-guerres. C’est d’ailleurs aux Stein qu’il achète ses premiers tableaux d’Henri Matisse. Les œuvres d’art de la Fondation Barnes reflètent la manière dont elles ont été accrochées et placées au moment de sa mort, en 1951. La collection compte plus de 4 000 objets, dont plus de 900 peintures. On peut citer : 181 œuvres d’Auguste Renoir, 69 œuvres de Paul Cézanne, 59 œuvres d’Henri Matisse, 46 œuvres de Pablo Picasso et 7 peintures de Vincent van Gogh. Également des œuvres de maîtres anciens, comme Peter Rubens, ou Goya, mais aussi une collection anthropologique assez fournie.

*** : « Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine », Paris, Fondation Louis Vuitton.

**** : Nous avons ici une pensée pour Clément Oubrerie, disparu en mars 2026, qui a laissé utiliser sa typographie dans ce volume. Collaborateur de longue date de Julie Birmant, il a notamment dessiné les séries biographiques de Pablo Picasso et Salvador Dali.


Matisse – Le rêve absolu. Julie Birmant (scénario). Jörg Mailliet (dessin). Les Arènes BD. 134 pages. 24 euros.


Les cinq premières planches :

 

  • Mathieu Darrieutort
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