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Alors que la bande dessinée aéronautique a le vent en poupe, la Première Guerre mondiale est la période la moins explorée par les auteurs, exception faite de Yann et Romain Hugault avec Le Pilote de l’Edelweiss. L’album de Fred Bernard et Aseyn vient donc combler, en partie, un vide, qui plus est de très belle manière.

Après avoir été boxeur, gaucho ou encore coureur automobile durant son séjour au Brésil, Charles Nungesser (1892-1927) revient en France au début de la Première Guerre mondiale. Tout d’abord sous-officier au 2e régiment de hussards, où il gagne le surnom de « hussard de la Mors » (jeu de mot formé sur l’imbrication des Hussards de la Mort – escadron qui s’illustre à la bataille de Valmy – et de la Mors – voiture que Nungesser conduisait comme un fou -), il intègre l’Aéronautique militaire dès 1915. Combiné à sa rage de vaincre, son talent inné en fait un pilote de chasse exceptionnel au palmarès impressionnant. Avec 43 victoires homologuées, il est en effet le troisième as français de la Grande Guerre, derrière René Fonck et Georges Guynemer. Mais s’il est aujourd’hui encore connu du grand public, c’est pour sa tentative de traversée de l’Atlantique Nord, en 1927, à bord de « L’Oiseau blanc ». Un projet audacieux, qui s’est malheureusement terminé de manière tragique pour Charles Nungesser et son navigateur, François Coli, dont l’appareil (un biplan Levasseur PL.8) s’est abîmé en mer, très certainement au large de Terre-Neuve, emportant à jamais ses occupants avec lui.

Le célèbre insigne de Charles Nungesser - une tête de mort au-dessus de deux tibias entrecroisés, surmontée par un cercueil encadré par deux chandeliers, le tout représenté dans un cœur noir à liseré blanc - peint ici sur l'un des Nieuport 17 qu'il a piloté à partir de 1916. De quoi faire froid dans le dos...
Le célèbre insigne de Charles Nungesser peint ici sur l’un des Nieuport 17 qu’il a piloté à partir de 1916. De quoi faire froid dans le dos…

Elle l’a maintes fois prouvé : la biographie en bande dessinée est un exercice périlleux. Contrairement aux copieux ouvrages à dimension littéraire, qui permettent de traiter le sujet très en détails, celle-ci se doit de se plier aux contraintes propres au 9e art. Puisqu’il est impossible de pousser la pagination toujours plus loin, le récit est parfois succinct, les raccourcis nombreux, et les oublis impossibles à justifier par le recours à l’ellipse. L’album de Fred Bernard et Aseyn constitue, à ce titre, une très agréable surprise. Très complet, il se concentre sur la période allant du départ de Charles Nungesser pour le Brésil (où il rejoint un oncle installé à Rio de Janeiro), jusqu’à la fameuse tentative de traversée de l’Atlantique Nord ; soit vingt années, entre 1907 et 1927. La Première Guerre mondiale, théâtre des exploits de l’as français, tient évidemment une place de choix dans cet ouvrage de 150 pages. Très documentée, alors même que, selon Aseyn, « il n’existe que des textes hagiographiques sur sa vie, qui doivent avoir leur part de fantasme », cette biographie rend un bel hommage à l’homme, avec ses qualités et ses défauts, plus qu’à la figure martiale qu’en a fait la France triomphante de l’entre-deux-guerres.

D’un point de vue purement historique, l’ouvrage s’ouvre sur une intéressante plongée dans le Brésil du début du XXe siècle. Un pays alors en plein développement, dans lequel le jeune Charles Nungesser espère bien faire fortune, comme des centaines de milliers de migrants européens l’ont fait aux Etats-Unis, au siècle précédent. Le chapitre central, consacré à la Première Guerre mondiale, met quant à lui en scène quelques beaux combats aériens et, surtout, les dangers auxquels s’exposaient les pilotes à bord de leurs appareils construits en bois et en toile. Plusieurs fois abattu et blessé, Nungesser était d’ailleurs physiquement marqué par la violence des combats. Sans en rajouter, Fred Bernard et Aseyn ont choisi de montrer cet aspect de la réalité de la guerre aérienne. Si ses codes avaient encore effectivement quelque chose à voir avec ceux de la chevalerie (contrairement à ce qu’il s’est ensuite déroulé durant la Seconde Guerre mondiale), une victoire aérienne se terminait bien souvent par la mort de l’adversaire ; ce qui n’a, on le concédera, rien de très glorieux. Le célèbre insigne de Charles Nungesser – une tête de mort au-dessus de deux tibias entrecroisés, surmontée d’un cercueil encadré par deux chandeliers, le tout représenté dans un cœur noir à liseré blanc – était d’ailleurs très clair quant à ses intentions… L’ensemble reste en tout cas d’une grande lisibilité pour le lectorat néophyte, ce qui est finalement assez rare dans la bande dessinée aéronautique, en général destinée à des passionnés.

Nungesser. Fred Bernard (scénario), Aseyn (dessin). Casterman. 150 pages. 23 €

Les 5 première planches :

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