Ce que j’ai vu à Auschwitz : le témoignage du Sonderkommando Alter Fajnzylberg, rescapé de l’usine de mort nazie

En avril 2005, presque vingt ans après la disparition d’Alter Fajnzylberg, son fils Roger ose enfin ouvrir la boîte à chaussures renfermant les quatre cahiers d’écolier sur lesquels l’ancien Sonderkommando a consigné ses souvenirs d’Auschwitz. Encore vingt ans plus tard, en janvier 2025, grâce à la médiation d’Alban et Patrycja Perrin, les éditions du Seuil publient ce témoignage sur une expérience intime de la Shoah*. De ce récit bouleversant, Jean-David Morvan et Victor Matet tirent un scénario, mis en images par Rafael Ortiz. Cet album, publié aux éditions Dupuis, nous propose d’appréhender la vie d’un authentique rescapé de l’enfer concentrationnaire et le poids qu’un tel secret de famille a pu générer chez son héritier.
Voici une trentaine d’années que Boris Cyrulnik a popularisé en France le concept de résilience, cette capacité qu’auraient certains individus à surmonter un choc traumatique pour reprendre le cours normal d’une vie pourtant flétrie à jamais. Ayant lui-même expérimenté dans sa chair la douleur insondable engendrée par la mort en déportation de ses propres parents, nul doute qu’il aurait considéré Alter Fajnzylberg comme un autre cas d’école pour illustrer la théorie qu’il a vulgarisée. En effet, la vie de cet homme fut jalonnée de nombreuses épreuves, dont les conditions de la déportation à Auschwitz et la survie inespérée constituèrent une acmé sidérante.

Cet album assume sa dimension biographique, d’autant plus aisément que les épisodes de la vie d’Alter racontés ici épousent le roman agité du premier XXe siècle. Notre héros voit le jour en octobre 1911, dans un village près de Varsovie, au sein d’une famille frappée comme beaucoup à l’époque par la pauvreté. Une fois proclamée la paix des Traités, dans la toute jeune république de Pologne, il s’initie aux luttes politiques aux côtés de ses frères plus âgés, engagés au sein du KPP (Komunistyczna Partia Polski, le parti communiste polonais). À l’âge de 15 ans vient le temps des luttes sociales, lorsque l’apprenti menuisier qu’il est devenu fomente sa première grève contre son patron. En rupture complète avec son père, qui ne jure que par le Talmud et exècre les « Rouges », Alter trouve dans les Jeunesses communistes une famille d’adoption. Entre les années 1920 et 1927, il devient un membre actif du KPP. Selon ses propres dires, « les coups sur la tête » et « les nombreux passages en prison » ont « forgé la structuration mentale du militant » et fait grandir « cette force intérieure qui explique [sa] longue résistance à l’intérieur des camps » (page 42). Inébranlable dans ses convictions, il passe l’équivalent de quatre années de sa vie en détention à la prison de Pawiak, la pire du pays, entre 1920 et 1927.
Pour tout militant communiste sincère, la lutte armée au sein des Brigades Internationales en Espagne constitue un aboutissement de l’engagement antifasciste. Crédit : Crédit : Morvan / Matet / Ortiz / Dupuis.
Démocrate sincère épris d’Égalité, Alter encaisse évidemment très mal le coup d’état franquiste en Espagne. Il finit par passer outre les atermoiements du KPP, inféodé à Staline, et parvient à s’engager au sein du bataillon Dabrowski de la XIIIe Brigade Internationale. Commence alors pour lui une période très difficile, marquée par une blessure au combat, la capitulation du camp républicain, la fuite aux côtés des camarades espagnols pendant la Retirada, la déchéance de nationalité pour prix de sa désobéissance, l’exil enfin puis l’internement en France dans les camps de Saint-Cyprien, Gurs et Argelès. Nous sommes alors en mai 1940, la France s’apprête à vivre des heures sombres.
Être juif, polonais et communiste à l’avènement du régime pétainiste ne présage pas d’une existence de tout repos. Alter, plus antifasciste que jamais, s’échappe de son dernier camp d’internement en mars 1941. Repris, transféré comme menuisier à Lorient, dénoncé comme juif par un ancien camarade des Brigades Internationales, il parvient à s’échapper de nouveau et à gagner Paris pour se plonger dans la clandestinité. En quête de faux-papiers, il est arrêté par la police et transféré successivement dans les camps de Drancy, où il passe trois mois fin 1941, puis Compiègne au début de 1942. La description de la vie quotidienne dans ces zones de non-droit préfigure ce qui attend les « criminels judéo-bolchéviques » dans les « camps de travail » à l’Est (page 70). De simple prisonnier, Alter bascule vers le statut de déporté. Il a le terrible « privilège » d’appartenir au convoi n°1 du 27 mars 1942, qui emmène 1110 prisonniers vers le Konzentrationslager d’Auschwitz. Au bout de trois jours et trois nuits de voyage s’ouvrent alors les portes de l’enfer.

Après plusieurs scénarios remarqués, ancrés dans les périodes de l’Occupation, de la Shoah et de la transmission de la mémoire des déportés revenus des camps nazis**, Jean-David Morvan ne pouvait demeurer insensible au témoignage aussi unique que bouleversant livré par Alter. Avec Victor Matet, ils trouvent en cet homme un témoin aussi exceptionnel que Ginette Kolinka***. Certes, cette dernière a survécu à l’enfer des camps d’Auschwitz-Birkenau, de Bergen-Belsen et de Theresienstadt. Mais la survie d’Alter à sa déportation tient littéralement du miracle : en effet, en novembre 1942, il est affecté au Krematorium d’Auschwitz et devient un Sonderkommando (commando spécial). Sa mission est aussi simple qu’abominable : il doit avec ses compagnons « s’occuper des fours », autrement dit incinérer les cadavres des Juifs gazés dans les chambres, puis récupérer leurs cendres avant de les disperser (page 102 et suivantes).
Dans l’esprit des chefs du camp, il va de soi que cette affectation est une condamnation à mort différée. Tout juste ont-ils le cynisme glaçant de désigner des Juifs pour effectuer cette basse besogne, attendu que ce travail est indigne d’un soldat SS et qu’aucun Juif ne pourra échapper à la « solution finale » décrétée en janvier 1942. À partir de la page 92, Ortiz dépeint la vie des détenus ordinaires puis celle d’un Sonderkommando. De manière clinique mais avec toute le force d’évocation que l’image apporte aux mots, il rappelle la mise en œuvre du génocide perpétré par les nazis. En visite dans le camp des années plus tard, Roger a le sentiment trouble de revivre le calvaire des déportés dont les fantômes hantent les allées, les baraquements et le block du Krematorium.

L’ultime séquence de la vie du camp racontée dans cet album revêt une dimension historique exceptionnelle. Il se trouve qu’Alter appartient au groupe de résistants intérieurs du camp ayant réussi à prendre les seules photos connues du génocide réalisées par leurs victimes. Le preneur de vue se nomme Alekos Michaelidès, c’est un ancien capitaine grec de l’armée régulière déporté comme Juif. Des détenus parviendront ensuite à exfiltrer la pellicule du camp en septembre 1944, en la cachant dans un tube de dentifrice. Pendant ce temps, Alter se chargera d’enterrer l’appareil photo pour le dissimuler.
Bien que l’album ne le mentionne pas, les premiers mois de 1945 apportent leur dernier lot de souffrances et ce n’est qu’en avril qu’Alter recouvre liberté et dignité. Entre septembre 1945 et mars 1946, il couche alors ses souvenirs sur quatre cahiers d’écolier. Puis son témoignage, produit en 1946 devant un commission polonaise sur les crimes nazis est cité au procès du commandant d’Auschwitz, Rudolf Höss, la même année.

Comme tous les rescapés des camps de la mort, il se retrouve face à un dilemme existentiel : tenter d’oublier pour recommencer à vivre ou se souvenir de tout, chaque jour, pour servir l’Histoire. Délaissé par les historiens, il prend le parti de se taire. Quand son fils Roger, né en juin 1947, commence à lui poser des questions sur les conversations qu’il entend entre Alter et ses anciens camarades de déportation, lui et son épouse, elle-même rescapée des camps, optent pour l’évitement. Mais rien n’est plus assourdissant qu’un secret de famille. Pour Roger, lui-même assailli de questions par son fils, le vent de l’Histoire se lève. Jorge Semprun l’alerte sur la disparition progressive des témoins directs de l’Holocauste. Le moment d’ouvrir la boîte à chaussures rangée sur l’étagère est arrivé.
Quand les secrets de famille, même aux intentions les plus louables, s’invitent dans les rêves des enfants. Crédit : Morvan / Matet / Ortiz / Dupuis.
Cet album ne se contente pas de retracer la vie extraordinaire d’Alter Fajnzylberg. Il veut aussi montrer comment, par leur choix de protéger leurs enfants, de nombreux rescapés de la Shoah les ont comme chargés d’un fardeau, presque d’une peur honteuse. Morvan et Matet insistent beaucoup sur ce dépassement de soi accompli par Roger, d’abord à l’ouverture de la boîte à chaussures puis lors du pèlerinage vers Auschwitz. Ils ont également rythmé leur scénario des interventions de Roger, en tant que co-narrateur lorsqu’il s’entretient avec Alban Perrin, tous deux à la genèse de la publication des cahiers d’Alter. La mise en scène du retour de Roger vers les lieux du supplice de son père, matérialisée au milieu de l’album par une double page du franchissement du portail sinistre Arbeit macht frei s’avère aussi subtile qu’efficace. En un dessin surplombant la scène, Ortiz dit la communion d’esprit posthume du fils et du père. Roger le visiteur devient le fantôme hantant ces lieux qui pose la main sur
l’épaule de son père, réincarné, au moment de se recueillir devant l’entrée du Krematorium (pages 104-105).
Peut-on imaginer des degrés dans la résilience ? En admettant une telle hypothèse, la vie d’Alter Fajnzylberg mérite sans conteste de figurer au dernier palier. Mort à Paris dans sa soixante-seizième année, cet homme a enduré et résisté aux pires tourments nazis grâce à une volonté hors du commun. Par son désir d’épargner toute souffrance psychologique à son fils, il n’a fait que retarder la nécessaire commémoration intime de ces douloureuses heures familiales.
Depuis la publication des cahiers d’Alter et grâce à cette contribution du 9e art, l’Histoire de la Shoah intime s’enrichit d’une brique supplémentaire pour consolider la stèle du souvenir. « C’est du passé et ça n’arrivera plus jamais » disait Alter à Roger quand il avait l’âge de jouer à la marelle dans la cour de son immeuble (page 85). Au vu des résultats électoraux récents survenus en Saxe-Anhalt, envisager le retour de discours ou d’actes rappelant les pires heures du nazisme ne relève pas que de vaines spéculations.
* : Une présentation de cet ouvrage est disponible sur le site du mémorial de la Shoah, à l’adresse suivante.
** : Citons les séries Madeleine résistante, consacrée à la vie de Madeleine Riffaud (quatre tomes parus entre 2021 et 2025 aux éditions Dupuis, toutes dessinées par Dominique Bertail) et Irena, racontant l’histoire d’Irena Sendlerowa, une travailleuse sociale polonaise ayant réussi à sauver 2500 enfants juifs du ghetto de Varsovie (cinq tomes parus entre 2017 et 2020 aux éditions Glénat, collection Tchô, tous coscénarisés par Séverine Tréfouël et dessinés par David Evrard ).
*** : Dans le one shot Adieu Birkenau (dessins de Richard Efa, Cesc et Roger Surroca, publié en 2023 aux éditions Albin-Michel), ils relatent le témoignage bouleversant de la déportation de Ginette Kolinka à Auschwitz.
Ce que j’ai vu à Auschwitz – Les cahiers d’Alter. JD Morvan et Victor Matet (scénario, d’après l’ouvrage de Roger Fajnzylberg et Alban Perrin). Rafael Ortiz (dessin). Florent Soussigne et Hiroyuki Ooshima (couleurs). Dupuis. 128 pages. 25 euros.
Les cinq premières planches :
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Capitaine Kosack
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Thierry Lemaire

