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La guerre civile espagnole n’en finit décidément pas d’inspirer les auteurs du 9e art. Il est vrai qu’elle a marqué l’Espagne et tous les Espagnols au fer rouge, et constitue une source d’inspiration inépuisable. Quel pays peut en effet sortir indemne d’une lutte fratricide de trois ans, ponctuée de la fuite d’un demi-million de ses ressortissants (la Retirada) et de l’instauration d’un régime dictatorial l’ayant coupé du monde jusqu’à la mort du Caudillo en 1975 ? Pas étonnant, donc, que cette longue parenthèse franquiste ait servi de support au scénario du nouvel album de Jaime Martin, quand on découvre, avec lui, les origines et la jeunesse des parents de sa mère.
Le destin aurait pu réunir ces deux êtres très tôt. Isabel et Jaime sont tous deux nés à Almeria à deux ans d’intervalle. Chassée par la misère, la famille de Jaime remonte vers Barcelone dès 1920. Celle d’Isabel part en 1929 s’installer à Melilla, l’une des deux enclaves espagnoles en Afrique du Nord avec Ceuta. C’est à Melilla qu’Isabel devient couturière sans être passée sur les bancs de l’école. Elle est sublime et ses prétendants ne se cachent pas. Avec sa copine Rosa aux terrasses des cafés, elle sympathise avec les militants de la CNT (Confédération Nationale du Travail, syndicat anarcho-révolutionnaire) et se rallie à leur cause, celle des opprimés. Quand le putsch franquiste éclate à Melilla le 17 juillet 1936, elle et ses amis sont sur la liste des traitres à abattre. Elle se sauve miraculeusement et ne revient qu’en décembre 1936, trouvant refuge chez sa tante à Barcelone.
Jaime a vu quant à lui sa petite sœur mourir de faim dans les bras de sa mère. Son enfance misérable lui donne le goût de la lutte, dans tous les sens du terme. Il se rêve toujours boxeur quand il gagne les rangs des forces républicaines désormais en guerre contre les nationalistes de Franco. Il y croise tous ceux que la haine du fascisme a poussé à prendre les armes pour sauver la Liberté. Entre deux batailles, il accourt au chevet de sa mère malade et fait la connaissance d’Isabel, venue en voisine apporter des soins. Une amitié naît, qui laissera place à un amour tendre et sincère, autour d’une cause commune. C’est à elle qu’il écrit pour raconter la lente agonie des troupes républicaines, écrasées sous les bombes et les tirs des Stukas allemands de la légion Condor. Par chance, il se sort du bourbier sans se faire enfermer dans l’entonnoir d’Alicante et s’en revient à Barcelone en 1939, à la fin des hostilités. Une nouvelle vie peut commencer avec Isabel.

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Ici, p. 60 : en pleine terreur semée par les bombardiers allemands, Jaime raconte la naissance d’un amour né de la fraternité combattante A la guerre, il n’y a pas de place pour le mélodrame, tout se sert cru et doit se digérer vite.

Ces deux épisodes achèvent la première époque de ce récit, illustré avec une grande aisance par Jaime Martin. Il se montre aussi sensible dans l’évocation des sentiments d’Isabel (ses premiers émois amoureux, sa honte d’être analphabète, ses convictions féministes) que percutant dans les scènes de guerre, où la fraternité et la tension au sein de la section d’artillerie de Jaime sont palpables. Il peut alors débuter la seconde moitié de son histoire, la plus inattendue mais pas la moins intéressante pour qui veut s’immerger dans le quotidien d’une famille sous Franco. Après quelques combines de marché noir –Isabel profitant de ses attaches géographiques avec Melilla-, le couple décide de se lancer dans une activité a priori ingrate mais qui s’avère bientôt lucrative. Inspiré par son frère Horacio, devenu éboueur à Barcelone, et encouragé par Isabel mue par une intuition toute féminine, Jaime se lance dans la collecte des bouteilles et autres flacons d’eau de Cologne et de vernis à ongles.

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Ici, p. 82 : Isabel ne sait pas lire mais son sens des affaires est inouï et précieux.

Entre deux visites de la police, qui garde un œil sur ces anciens « rouges » mais qui sait monnayer sa protection, et porté par l’énergie d’Isabel qui voit dans cette opportunité la garantie d’offrir à ses enfants un avenir radieux, le couple prospère grâce à la collecte sélective puis à la valorisation du verre usagé. Cette activité rapporte suffisamment à la famille qui s’agrandit et se dote d’un confort assez insolite dans l’Espagne franquiste. En décrétant la fin de l’autarcie en 1950, le gouvernement permet qu’un tentacule des Trente Glorieuses touche quelques foyers. Chez Isabel et Jaime, le cheval est bientôt remplacé par une fourgonnette, puis c’est l’irruption du poste de radio avant le téléphone. La vie familiale devient trépidante, le quartier s’anime. Et c’est tout le talent de l’auteur de nous tenir en haleine en faisant basculer son récit vers une chronique familiale douce-amère, jusqu’à un ultime rebondissement à la hauteur de l’amour que ces deux-là se sont voués.

Isabel et Jaime ont vécu respectivement jusqu’en 2001 et 2011. Privés de liberté pendant trop longtemps, ils ont, à leur façon, poursuivi le combat jusqu’au triomphe de leur idéal. Cette chronique attachante d’une famille plongée dans la tourmente du franquisme, commencée dans les larmes et le sang, montre que le temps panse certaines plaies et que les lendemains peuvent parfois s’envisager sans haine ni rancœur.


* Les guerres silencieuses, tome 1, Aire Libre, Dupuis, 2013.


Jamais je n’aurai 20 ans. Jaime Martin (scénario, dessin et couleurs). Dupuis. 120 pages. 24 €

Les 5 premières planches :

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