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Le dessinateur de Drancy : passeur d’images pour témoigner de l’ignominie

Dans cet album d’Hervé Duphot, on trouve de très beaux choix graphiques, une utilisation de la couleur sporadique, pour ne pas dire quasi inexistante, et surtout une construction narrative particulièrement maîtrisée. Il fallait sans doute ces trois éléments pour s’attaquer à un sujet aussi complexe que l’histoire et l’internement au camp de Drancy, tout en retraçant le parcours singulier de Georges Horan-Koiransky. Raconter Drancy, c’est se confronter à une histoire que l’on croit, que l’on pense connaître : celle des rafles, de l’internement, des convois et de la déportation. Mais raconter Drancy à travers le regard d’un homme qui y fut enfermé, qui observa, dessina et témoigna, permet de déplacer le regard.

Contexte : Drancy, juillet 1942

Le 3 octobre 1940 est promulguée la loi portant statut des Juifs, signée par le maréchal Pétain. La persécution des Juifs devient progressivement une politique d’État. Les rafles se multiplient et, à l’été 1942, Georges Koiransky est arrêté parce qu’il est juif. Dénoncé, comme tant d’autres. Pourtant, sa situation particulière aurait dû lui permettre d’échapper à l’internement. Marié à une femme chrétienne et père d’un fils baptisé chrétien, il entre dans une catégorie dont le statut doit être examiné par les autorités. Commence dès lors un combat juridique, bureaucratique… La machine administrative, dans toute son absurdité : Koiransky doit démontrer qu’il n’a rien à faire là pour espérer être libéré. Il est interné à Drancy le 12 juillet 1942, quatre jours seulement avant la rafle du Vél’ d’Hiv des 16 et 17 juillet.

En un peu plus de 135 pages, Hervé Duphot revient ainsi sur les mois d’enfermement vécus par Koiransky, entre juillet 1942 et mars 1943, date de sa libération. Drancy est alors devenu l’un des principaux lieux d’internement des Juifs en France. La Cité de la Muette avait d’abord été transformée par la Wehrmacht en camp pour prisonniers de guerre français et britanniques, sous le nom de Frontstalag 111. À partir d’août 1941, elle devient un camp d’internement pour les Juifs. Les premiers convois de déportation vers Auschwitz eux, quittent Drancy en mars 1942.

Koiransky arrive donc dans un lieu déjà profondément marqué par la persécution. Dans les semaines qui suivent, il assiste à l’arrivée massive des victimes des grandes rafles de l’été 1942, notamment des femmes et des enfants. L’auteur ne cherche pour autant pas à faire de Drancy un simple décor de l’horreur. Il décrit le fonctionnement du camp, les privations, les coups, les corvées, les interdictions et les humiliations quotidiennes. Il montre une organisation de plus en plus brutale, dans une France où l’antisémitisme est institutionnalisé et où les persécutions s’intensifient. Il ne construit pas non plus son récit uniquement autour de la violence, et c’est sans doute l’un des aspects les plus intéressants de l’album. Dans les baraquements, entre deux nouvelles inquiétantes et au milieu des déportations qui se multiplient, il y a aussi les échanges, les rumeurs, les petits arrangements et la solidarité. Il y a ces instants où l’humain reprend ses droits dans un univers qui cherche à les lui retirer.

Quand l’histoire mérite d’aller plus loin

Duphot s’intéresse également à une réalité moins souvent représentée : celle des hommes juifs mariés à des femmes chrétiennes, dont la situation particulière ne les protège pas nécessairement de l’internement. Cette attention portée aux individus permet de ne jamais réduire les internés à une masse anonyme. Lecteur quasi exclusif d’œuvres traitant de la Seconde Guerre mondiale, j’aurais, pour ma part, aimé que cette partie soit davantage développée, tant elle demeure peu représentée dans le neuvième art. Nombreuses sont les œuvres consacrées aux parcours individuels, aux rafles, à la déportation ou encore à la vie dans les camps. L’an dernier paraissait notamment La Muette, une œuvre de près de 300 pages consacrée à Drancy. Alors oui, j’avoue que traiter un peu plus en profondeur cette partie de l’histoire de Koiransky, mais aussi le sort de ces centaines d’hommes juifs mariés à des femmes chrétiennes et confrontés à une situation administrative et humaine particulièrement complexe, aurait été un véritable plus à mes yeux. C’est d’ailleurs peut-être l’une des rares frustrations que je retiens de cette lecture : l’album ouvre une porte sur un aspect passionnant et encore trop peu représenté de la persécution des Juifs en France, mais j’aurais aimé qu’il pousse cette porte un peu plus loin.

Crédit : Hervé Duphot / Delcourt

René Blum et le pouvoir du dessin

Puis survient dans le récit René Blum, frère cadet de Léon Blum. Cette rencontre constitue un véritable basculement. Georges Koiransky, jusque-là davantage spectateur qu’acteur de ce qui se joue autour de lui, va progressivement trouver une forme de résistance. Une résistance qui ne passe ni par les armes ni par la confrontation directe, mais par ce qu’il maîtrise le mieux : le dessin. Dessiner pour regarder. Dessiner pour témoigner. Dessiner pour transmettre.

Koiransky réalise clandestinement des centaines de croquis. Il cherche à conserver une trace de ce qu’il voit, il sait pourtant que créer est dangereux, que conserver ces œuvres l’est tout autant et que leur existence même peut le mettre en difficulté. Car ces dessins ne racontent pas seulement son histoire. Ils donnent à voir celle de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants dont le destin se joue alors au gré des décisions administratives, des départs et de l’évolution de la guerre. L’art prend ici une dimension particulièrement forte : il devient à la fois témoignage, résistance et moyen de survie.

Un dessin de Georges Horan-Koiransky. Crédit : Mémorial de la Shoah / CDJC

Quand le dessin devient mémoire

Le choix de faire dialoguer les planches de Duphot avec les dessins originaux de Koiransky donne une dimension supplémentaire au récit. Le lecteur n’est plus seulement face à une reconstitution contemporaine de Drancy : il est également confronté aux traces laissées par celui qui a vécu l’internement. Deux regards se rencontrent alors à travers le temps. À un moment du récit, Georges Horan-Koiransky s’interroge : « À ressasser constamment les mêmes jérémiades, ne vais-je pas donner une fadeur morose à cette tragédie dont l’intensité ne fait que croître ? » La question pourrait presque être adressée aux auteurs de récits historiques eux-mêmes et aux lecteurs. Aujourd’hui, ces dessins sont là. En ouvrant cette bande dessinée, nous en devenons les dépositaires.

Sur les lieux du récit pendant la présentation de l’exposition “Drancy, au seuil de l’enfer, dessins de Georges Horan-Koiransky” au Mémorial de la Shoah de Drancy. Crédit : Arnaud Dégremont-Bernet

Le Dessinateur de Drancy. Hervé Duphot (scénario et dessin). Delcourt. 137 pages. 19,50 euros.


Les 19 premières planches :

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