ViergecouvL’une, Marie, devient à 16 ans une des reines de France les plus appréciées de son temps. L’autre, Elisabeth, accède au même moment au trône d’Angleterre. Toutes deux descendantes d’Henri VII, elles s’affrontent dans le but de coiffer la couronne anglaise. Pour souligner la symétrie de la vie de ces deux femmes de pouvoir, Nicolas Juncker se livre avec La Vierge et la Putain à un exercice difficile, périlleux même, mais très réussi : écrire chacune de ces histoires comme le miroir de l’autre.

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Les couvertures des deux tomes.

Chacun des tomes de ce diptyque peut se lire indépendamment, comme la biographie de l’une ou de l’autre, de « la Vierge » ou de « la Putain ». Le récit frappe alors par son dynamisme. C’est tout d’abord un dynamisme visuel : Nicolas Juncker, à la fois scénariste, dessinateur et coloriste, adopte un trait précis, concentré sur les mouvements et les expressions, alors que son apparente simplicité joue avec les codes de la caricature. Chaque case semble être un croquis, resserré sur les personnages, à la palette réduite à quelques nuances d’une même couleur.

Le dynamisme tient ensuite du jeu complexe des voies narratives, qui fait alterner les points de vues en variant les narrateurs. Chacune des deux femmes est racontée à travers le regard des hommes qu’elle croise. Les maris et amants successifs de Marie Stuart, « la Putain », dessinent au fil des pages le portrait d’une femme aussi belle qu’intelligente, devant se battre, après la mort de son mari François II, éphémère roi de France, pour retrouver une place dans un monde dont elle avait frôlé les sommets. Veuve à 17 ans, Marie retourne en écosse, dans un royaume dont elle est reine depuis sa naissance, mais qu’elle ne connaît pas et qui ne la reconnaît que difficilement, où barons et autres comploteurs sont toujours prêts à reprendre les armes pour lui disputer ce trône qu’elle tient de son père, Jacques V. L’opposition écossaise est telle que Marie doit finalement se réfugier en Angleterre dont elle s’estime d’ailleurs la seule reine légitime, mais que dirige pourtant sa cousine et rivale, l’éternelle vierge Élisabeth Tudor.

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Une narration à plusieurs voix. La page 24 d’Elisabeth Tudor.

Celle-ci, non moins déterminée et cruelle, est racontée par ceux qu’elle côtoie, ces conseillers qui n’ont de cesse de la pousser à se choisir un mari. Toutes deux se rejoignent sur un point : ne pas laisser les hommes empiéter sur leur pouvoir. Mais, dans ce monde masculin où elles doivent se battre pour exister, il n’y a pas de place pour deux femmes de cette envergure. Le fantôme de l’adversaire plane sur chacun de ces deux récits dont l’ordre de lecture importe peu.

Car c’est dans leur confrontation que les deux albums révèlent toute leur richesse. La pagination invite à les lire en parallèle : à chaque planche de l’un correspond une planche de l’autre. Plus précisément, la première planche de l’un correspond à la dernière planche de l’autre et ainsi de suite, pour former un parfait palindrome. L’ascension d’Élisabeth Tudor est donc la déchéance de Marie Stuart ; ou inversement. La réunion des deux albums dans un même coffret offre donc une troisième lecture, où l’on survole les pages de l’un pour retrouver son écho dans l’autre. Cela dit, il n’est pas besoin d’avoir les planches correspondantes sous les yeux pour sentir le jeu de miroir : la lecture consécutive des deux volumes entraîne clairement des impressions de déjà vu, et invite presque inconsciemment au rapprochement.

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Un exemple de construction en miroir. A gauche, la page 40 d’Elisabeth Tudor, à droite la page 65 de Marie Stuart.

L’exercice de la biographie, en vogue aujourd’hui dans la bande dessinée comme dans la production universitaire, permet de recentrer le propos sur les acteurs et d’incarner l’Histoire. Mais ces albums jumeaux vont plus loin : la mise en perspective de ces deux destins de femmes permet d’insister sur les rapports entre les personnages, notamment ici sur l’inimitié, la jalousie et des rivalités qui ont de lourdes conséquences sur le déroulement des événements. Le point de vue adopté par Juncker permet de montrer les jeux de pouvoir à la tête de ces royaumes, mais aussi l’importance des relations et inimitiés. La rancœur semble par exemple un moteur de décision récurrent chez ces femmes qui se construisent l’une contre l’autre. Au-delà du côté romanesque de la chose, l’exercice auquel se livre ici Juncker permet de réunir plusieurs champs historiques distincts : sur l’histoire événementielle et politique, vient se greffer l’histoire familiale et même s’illustrer l’histoire des mentalités. Ainsi, l’importance de la religion dans cette lutte d’une catholique contre une anglicane n’est pas uniquement présentée, de manière classique, sous l’angle du rôle politique de l’église ; Juncker s’attache surtout à montrer combien la réception des personnalités des deux reines dans la population de leurs royaumes respectifs dépend de l’image qu’en renvoient les discours religieux.

Ces deux très beaux albums confirment que Nicolas Juncker est un maître de la biographie historique. Après D’Artagnan, le journal d’un cadet puis le très réussi Malet, ce diptyque est aussi l’occasion d’un bel hommage aux femmes, qui sont rarement les personnages principaux de l’histoire officielle.

La Vierge et la Putain – Coffret. Nicolas Juncker (scénario, dessins et couleurs). Glénat. 192 pages. 35 €

Les 5 premières planches de Marie Stuart :

Les 5 premières planches d’Elisabeth Tudor :

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